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Justices Enquête sur une asymétrie belge

Sociologie

Le contrat vicié

On paie ses impôts pour des raisons que la peur du contrôle n'explique pas. C'est une bonne nouvelle pour l'État — et une mauvaise, parce que ce qui tient le consentement est bien plus fragile qu'une sanction.

Pendant cinquante ans, la politique fiscale a reposé sur un modèle simple. Formalisé par Allingham et Sandmo en 1972, à partir de l'économie du crime de Becker, il postule un contribuable rationnel, amoral et calculateur : il compare l'impôt économisé au produit de la probabilité de contrôle par la sévérité de la sanction, et fraude si l'espérance est favorable.

Le modèle a un problème. Il est faux.

L'anomalie de la conformité§

Compte tenu de la rareté objective des contrôles approfondis et du niveau modéré des amendes dans les pays de l'OCDE, le modèle prédit une fraude massive et généralisée. Or les taux de conformité observés sont bien supérieurs.

Frey et Feld ont chiffré l'écart : pour expliquer par la seule dissuasion un taux de conformité comme celui observé en Suisse, il faudrait supposer aux contribuables un coefficient d'aversion au risque supérieur à 30, quand l'aversion au risque humaine standard se situe entre 1 et 2.

Ce que le modèle manquait porte un nom : la morale fiscale. Non pas le comportement, mais l'attitude sous-jacente — l'obligation civique ressentie de contribuer. L'impôt y est appréhendé comme un contrat implicite : le citoyen accepte de céder une fraction du fruit de son travail à condition que l'État fournisse des biens publics de qualité, garantisse l'équité et redistribue de manière perçue comme juste.

Le premier déterminant de cette morale n'est pas la confiance interpersonnelle. C'est la confiance verticale : la confiance dans le gouvernement, le système légal et l'administration fiscale. Un État perçu comme inéquitable détruit mécaniquement la volonté de contribuer — indépendamment de ses taux et de ses contrôles.

Où le contrat belge se vicie§

Trois mécanismes documentés fragilisent ce contrat en Belgique.

Le premier est perceptif. L'enquête SUBLEC montre que 38,8 % des Belges déclarent avoir acheté au noir, tandis que 79,2 % pensent que d'autres le font. Cet écart illustre les techniques de neutralisation décrites par Sykes et Matza : on minimise sa propre infraction tout en ayant une perception hyper-aiguë de la tricherie ambiante. Le résultat est un effet d'entraînement mimétique — chacun se croit le dernier honnête, ce qui justifie de cesser de l'être.

Le deuxième est architectural. Une expérience contrôlée menée en Belgique, en France et aux Pays-Bas a placé des participants face à des choix économiquement équivalents : sous-déclarer un revenu d'indépendant, ou cumuler une allocation avec un revenu non déclaré. À espérance de gain et probabilité de sanction identiques, la propension à la fraude sociale s'est révélée significativement plus élevée.

L'explication n'est pas morale, elle est mécanique. Déclarer un revenu accessoire annule souvent brutalement le bénéfice de l'allocation. Cette architecture en « tout ou rien » incite à la dissimulation totale dès qu'on s'engage dans le cumul. L'expérience a aussi montré que l'alourdissement des sanctions réduisait la fraude fiscale mais n'avait pas d'effet statistiquement significatif sur la fraude sociale.

Le troisième est comparatif. Les gouvernements successifs ont érigé la lutte contre la fraude sociale en priorité assortie d'objectifs de recouvrement chiffrés. Dans le même temps, des programmes de régularisation ont permis à des contribuables ayant dissimulé des avoirs à l'étranger de rapatrier leurs capitaux moyennant des pénalités modérées, en évitant les poursuites.

La juxtaposition n'est pas une insinuation : c'est une comparaison de dispositifs. L'un traque une fraude qui se chiffre en millions ; l'autre amnistie une fraude qui se chiffre en milliards. Quelle que soit la justification budgétaire de chacun, l'effet sur le contrat fiscal est celui d'une confirmation : le système traite différemment selon la surface financière.

Ce qui marche, quand on cesse de punir§

Le contre-exemple suédois est utile parce qu'il est empirique, pas idéologique.

Confrontée dans les années 2000 à une explosion du travail au noir dans la construction et l'aide à domicile, la Suède n'a pas multiplié les brigades de contrôle. Elle a instauré des déductions fiscales — les dispositifs ROT et RUT — qui subventionnent directement le recours à des prestataires déclarés. Le résultat est net : la proportion de citoyens prêts à engager de la main-d'œuvre au noir est passée de plus de 50 % en 2005 à moins de 30 % en 2013. La fraude n'a pas été réprimée ; elle a été rendue économiquement irrationnelle.

Deux autres traits du modèle méritent d'être notés. L'administration fiscale suédoise s'est repositionnée en prestataire de services : déclarations préremplies, accompagnement proactif, « traitement respectueux » — dont les études empiriques mesurent qu'il augmente la conformité d'environ 5 points. Et la Suède a supprimé en 2007 un impôt sur la fortune dont elle constatait qu'il générait à la fois une fuite de capitaux et un sentiment d'injustice qui empoisonnait la morale fiscale générale.

La conclusion, et sa portée exacte§

Une expérimentation de la Banque mondiale conduite sur 65 000 répondants dans 50 pays identifie deux conditions sous lesquelles la morale fiscale s'améliore de manière significative et universelle :

  1. lorsque les citoyens peuvent exprimer leurs préférences sur la destination des dépenses publiques ;
  2. lorsque la lutte contre la corruption au sommet de l'État et contre la grande délinquance financière devient visible.

Le second point est le plus important pour ce dossier. Ce n'est pas l'efficacité de la répression qui restaure le consentement, c'est sa visibilité. Or un mécanisme qui éteint l'action publique sans procès, sans jugement publié, sans casier judiciaire, produit exactement l'inverse : une justice qui, même juste, reste invisible.

Ce qui rendrait cette note fausse§

La thèse tomberait si une étude longitudinale montrait que la conformité fiscale belge suit la probabilité de contrôle et non la confiance institutionnelle. Les données de panel nécessaires — appariant perception de l'équité et comportement déclaratif au niveau individuel dans le temps — n'existent pas pour la Belgique.

Sources§

  • Allingham et Sandmo, 1972
  • Becker, 1968
  • Frey et Feld
  • Sykes et Matza
  • World Values Survey / European Values Study
  • enquête pilote SUBLEC, SPF Sécurité sociale / BELSPO
  • Lefebvre, Pestieau, Riedl et Villeval, 2011
  • Skatteverket, dispositifs ROT et RUT
  • Banque mondiale, expérimentation sur 65 000 répondants dans 50 pays