Entre mars 1982 et novembre 1985, un petit groupe d’hommes armés attaque des armureries, une auberge, des supermarchés et une bijouterie, principalement dans le Brabant, mais aussi en Flandre-Orientale, dans le Hainaut, le Namurois et une fois en France. Ils tuent vingt-huit personnes, en blessent vingt-deux, et emportent l’équivalent de 150 000 à 175 000 euros au total. Personne n’a jamais été identifié.
Deux noms pour une seule affaire
La presse francophone parle des « tueurs fous du Brabant wallon », la presse néerlandophone de bende van Nijvel — la bande de Nivelles, du nom de l’arrondissement judiciaire compétent. Cette double dénomination n’est pas anecdotique : elle recouvre une fracture réelle de l’enquête, dont les pièces n’ont longtemps pas été traduites d’un rôle linguistique à l’autre.
Les faits, un par un
La liste ci-dessous rassemble les faits attribués aux tueurs par les enquêteurs. Certaines attributions restent discutées.
Première série : 1982-1983
- 13 mars 1982 — Dinant. Armurerie Bayard : vol d’un fusil de chasse, utilisé ensuite à Wavre.
- Nuit du 13 au 14 août 1982 — Maubeuge (France). Épicerie Piot : un policier grièvement blessé ; butin dérisoire — foie gras, vins, champagne.
- 30 septembre 1982 — Wavre. Armurerie Dekaise : première victime mortelle, le policier communal Claude Haulotte, 33 ans, achevé d’une balle dans la nuque. Deux gendarmes de la BSR essuient des tirs. Vol d’une quinzaine d’armes de poing et de pistolets-mitrailleurs. Un ancien légionnaire, témoin, décrit une « véritable opération militaire ».
- Nuit du 22 au 23 décembre 1982 — Beersel. Auberge « Het Kasteel » : le concierge est torturé puis abattu. Les tueurs mangent et boivent du champagne sur place.
- 9-12 janvier 1983 — Bruxelles / Mons. Un chauffeur de taxi bruxellois est retrouvé criblé de balles dans le coffre de son véhicule.
- 1983 — Genval, Uccle, Hal, Houdeng-Gœgnies, Tamise. Braquages de supermarchés Delhaize, Colruyt et GB ; vol de gilets pare-balles à l’usine Wittock-Van Landeghem. Deux morts au total.
- 17 septembre 1983 — Nivelles, Ohain, Beersel. Soirée la plus meurtrière de la première série : au Colruyt de Nivelles, trois morts — le gendarme Marcel Morue et le couple Fourez-Dewit — et un gendarme blessé, Jean-Marie Lacroix ; le même soir, un mort au restaurant « Aux Trois Canards » à Ohain et un au Delhaize de Beersel.
- Décembre 1983 — Anderlues. Un couple de bijoutiers abattu.
Puis, pendant toute l’année 1984, plus rien. Ce silence de vingt et un mois est l’une des données les plus discutées du dossier.
Seconde série : l’automne 1985
- 27 septembre 1985 — Braine-l’Alleud puis Overijse. Deux Delhaize attaqués le même soir, à une heure d’intervalle. À Braine-l’Alleud, trois morts : Roger Engelbienne, Ghislain Platanne, Bozidar Djuroski. À Overijse, cinq morts, dont un garçon de treize ans et le banquier Léon Finné ; l’avocat Jean-Paul Macau est blessé.
- 9 novembre 1985 — Alost. Delhaize : huit morts et neuf blessés, pour 737 777 francs belges — environ 18 300 euros. La famille Van de Steen est décimée : le père, la mère et Rebecca, 14 ans. David Van de Steen, 9 ans, est grièvement blessé et survit. C’est la dernière attaque.
Pourquoi ça s’arrête
Les enquêteurs pensent que la bande a cessé après Alost parce qu’un de ses membres aurait été mortellement touché par l’instructeur de tir Eddy Nevens, présent sur place. Des fouilles au bois de la Houssière, à la recherche d’un corps enterré, n’ont rien donné. Non élucidé
Le mode opératoire, et ce qu’il dit
Trois portraits-robots reviennent : « le Tueur » (le tireur principal), « le Géant » (grande taille, possible chef) et « le Vieux » (le conducteur). Les armes sont lourdes — fusils à pompe, pistolets-mitrailleurs —, les gestes tactiques, les retraits rapides, les témoins exécutés sans hésitation, y compris des enfants.
Le trait le plus troublant reste la disproportion : une violence militaire pour quelques dizaines de milliers de francs de caisses de supermarché. C’est de là que naît toute la littérature sur un mobile non crapuleux.
La disproportion est un indice, pas une preuve. Elle est compatible avec une opération de déstabilisation, mais aussi avec un groupe criminel désorganisé, un noyau psychopathique, ou un entraînement dérivant vers le meurtre pour lui-même. Aucune de ces lectures n’a jamais été démontrée.
Les pistes explorées
- Grand banditisme. Thèse de la police judiciaire et du procureur Jean Depretre : des « prédateurs » violents, sans arrière-plan politique.
- Psychopathie. Un noyau instable mené par un individu dangereux.
- Filière boraine. Aveux ultérieurement rétractés, non-lieu.
- Chantage contre le groupe Delhaize. Une campagne de terreur destinée à faire pression sur l’enseigne.
- « Cadavres exquis ». Un ou plusieurs assassinats ciblés dissimulés dans un carnage — le nom du banquier Léon Finné revient régulièrement.
- Practical shooting. Milieu du tir sportif, où circulaient armes, techniques et gendarmes.
- Extrême droite et déstabilisation. Des gendarmes déviants cherchant à créer un climat de peur pour renforcer l’appareil répressif — piste reliée au Westland New Post et, dans l’opinion, aux réseaux stay-behind.
Aucune de ces sept pistes n’a produit d’inculpation tenable.
La piste des gendarmes
C’est la plus creusée, et la plus lourde de conséquences pour la confiance publique.
Christiaan Bonkoffsky
Ancien membre du groupe Diane, unité d’élite de la gendarmerie, écarté entre 1979 et 1981 pour indiscipline. Plusieurs témoins l’identifient comme « le Géant ». En 2017, son frère affirme qu’il aurait avoué son rôle sur son lit de mort — Bonkoffsky est décédé en 2015.
Son ADN, prélevé en 1999 puis revérifié, est négatif. En avril 2018, les enquêteurs se disaient « sûrs à 99 % » qu’il n’était pas le Géant.
Madani Bouhouche et Robert Beijer
Ex-gendarmes, condamnés en 1995 pour des meurtres crapuleux, jamais inculpés pour les tueries. Bouhouche est mort en 2005 ; Beijer, arrêté en Thaïlande, a fait l’objet d’une perquisition en 2023. Le rapport de la première commission d’enquête identifiait déjà « le Géant » comme pouvant être Bouhouche — information transmise tardivement, en novembre 1988, aux enquêteurs.
La nébuleuse « Groupe G »
Martial Lekeu, Christian Amory et d’autres gravitent autour de ce réseau informel lié au Front de la Jeunesse. Le colonel Herman Vernaillen, victime d’un attentat en 1981, a évoqué devant la commission d’enquête un projet de coup d’État d’extrême droite.
Les enquêtes visant une trentaine de gendarmes ont été souvent insuffisamment approfondies, peu cohérentes et pas assez rapides.Constat du professeur Cyrille Fijnaut, expert de la seconde commission (1997)
Malgré quarante ans d’investigations, la preuve d’une implication directe d’un gendarme ou ex-gendarme dans les tueries n’a jamais été apportée. Le constat qui tient, lui, est celui d’un défaut d’enquête sur ces suspects.
Une enquête contre elle-même
Le dossier a été miné par la « guerre des cellules » : Nivelles, Termonde (cellule Delta), Charleroi. Pièces non traduites, informations non partagées, pistes abandonnées, témoins non protégés. Depuis 1990, l’enquête est centralisée à la cellule de Jumet ; la juge d’instruction Martine Michel en a pris la direction en 2009.
Où en est le dossier en 2026
- 2015 : la loi porte le délai de prescription de 30 à 40 ans, repoussant l’échéance au 9 novembre 2025.
- 28 mars 2024 : la Chambre adopte une loi (ministre Paul Van Tigchelt) rendant imprescriptibles les crimes « extrêmement graves en raison de leur portée, en particulier du nombre de victimes ou de la peur intense ou terreur suscitée chez les citoyens ». L’échéance saute.
- 27 juin 2024 : le parquet fédéral annonce aux familles la clôture de son enquête — 1 815 informations vérifiées, 2 748 jeux d’empreintes, 593 profils ADN comparés, plus de 40 corps exhumés, sans résultat.
- 2025 : via Me Patrick Ramaël, les parties civiles obtiennent de la cour d’appel de Mons la réouverture pour la « piste française » — les frères Xavier et Thierry Sliman, voyous ardennais décédés. La chambre des mises en accusation ordonne trois exhumations le 1er décembre 2025.
- 27 mai 2026 : exhumations réalisées à Charleville-Mézières.
- 30 juillet 2026 : le parquet fédéral annonce des comparaisons ADN négatives. La piste est refermée.
La piste française avait déjà été examinée auparavant, sans donner de résultats concluants. Les récentes analyses ADN semblent confirmer ces constatations.Parquet fédéral, 30 juillet 2026
Quarante ans après Alost, l’affaire est juridiquement éternelle et pratiquement à l’arrêt.
La mémoire
La première commémoration officielle des quarante ans s’est tenue à Overijse le 27 septembre 2025, réunissant selon les sources entre 200 et 300 personnes. Une stèle est envisagée par le Delhaize d’Overijse pour la commémoration suivante. David Van de Steen, rescapé d’Alost, et Patricia Finné, fille du banquier tué à Overijse, comptent parmi les voix qui ont maintenu le dossier dans le débat public.