Années de plomb Belgique · 1979-1985

Chapitre 08 · Ce qui reste

Héritage : d’un échec à une réforme

Aucun coupable pour les tueries, mais une police refondue, un renseignement contrôlé — et un pays qui ne croit plus tout à fait ses institutions.

Chapitre 08Lecture ≈ 8 min1991-2026

Les années de plomb belges n’ont pas produit de coupables. Elles ont produit un climat, puis une réforme. Entre les deux, un assassinat politique a montré que le pourrissement ne concernait pas seulement la gendarmerie.

La défiance comme sédiment

L’accumulation — tueries non résolues, WNP, Gladio, puis l’affaire Dutroux dans les années 1990 — a installé durablement deux idées dans l’opinion belge : celle d’un « État dans l’État », et celle d’une justice qui ne veut pas ou ne peut pas. Cette conviction est en partie fondée sur des constats parlementaires réels, et en partie sur des inférences que rien n’étaye. Elle s’est révélée extrêmement résistante aux démentis.

Contesté

L’idée que « ils savent mais ne disent rien » est une conclusion, pas une observation. Ce que les commissions ont documenté, c’est une incapacité — cloisonnement, rivalités, incompétence, protection corporatiste — et non une décision centrale de dissimulation. Les deux hypothèses produisent le même silence ; elles n’ont pas le même statut probatoire.

L’assassinat d’André Cools

Le 18 juillet 1991 à 7 h 45, à Seraing, André Cools — ancien vice-Premier ministre, ancien président du Parti socialiste, figure centrale du socialisme wallon — est abattu de deux balles dans le dos devant l’immeuble de sa compagne. Pas de vol, pas de fuite précipitée : une exécution.

Cools avait commencé à dénoncer publiquement certaines dérives de son propre parti, dont des affaires suspectes autour de l’achat d’hélicoptères italiens Agusta.

Établi

Les tueurs, recrutés via une filière tunisienne et italienne, ont été identifiés. Richard Taxquet, secrétaire particulier du ministre wallon Alain Van der Biest, a été reconnu coupable d’avoir orchestré l’assassinat. L’enquête a mis plusieurs années à produire des pistes sérieuses.

Non élucidé

Le commanditaire ultime reste flou. La chaîne entre l’exécution et la décision politique n’a jamais été entièrement reconstituée.

Agusta-Dassault : ce que la mort de Cools a ouvert

L’enquête sur l’assassinat conduit aux financements illégaux des partis. L’affaire Agusta-Dassault éclate : des pots-de-vin versés en échange de contrats militaires. Elle emporte des figures de premier plan, dont Guy Spitaels, ministre-président wallon, et Willy Claes, alors secrétaire général de l’OTAN, contraint à la démission.

C’est le seul volet des années de plomb belges où la responsabilité politique a été établie au sommet — et il n’a rien à voir avec les tueries.

La réforme des polices (1998)

Les dysfonctionnements mis en lumière par la commission de 1990, puis dramatiquement par l’affaire Dutroux, conduisent à l’accord Octopus du 24 mai 1998, signé par huit partis, puis à la loi du 7 décembre 1998 organisant une police intégrée à deux niveaux, entrée en vigueur le 1er janvier 2001.

Établi

La gendarmerie, la police judiciaire et la police communale disparaissent comme corps autonomes. La rivalité institutionnelle qui a saboté l’enquête sur les tueries est supprimée par la fusion des corps qui la portaient.

Autre effet institutionnel durable : la création du Comité permanent R en 1991, dans le sillage direct de la commission Gladio, qui soumet pour la première fois les services de renseignement belges à un contrôle parlementaire.

Comparaison avec l’Italie

L’Italie a connu un terrorisme massif et durable, avec des centaines de morts, des organisations identifiées des deux côtés, et des procès qui ont fini par établir la matrice néofasciste de plusieurs massacres. La Belgique présente une configuration inverse : le terrorisme revendiqué y a été bref et peu meurtrier, tandis que la violence la plus meurtrière est restée anonyme.

C’est précisément cette anomalie qui nourrit l’hypothèse de la manipulation — et qui la rend indémontrable. En Italie, il y avait des auteurs à juger et des protections à démonter. En Belgique, il n’y a jamais eu d’auteurs.

Ce qui reste

  • Un dossier judiciairement immortel et pratiquement clos.
  • Une police unifiée, née d’un échec.
  • Un contrôle parlementaire du renseignement, né d’un scandale.
  • Des familles qui portent l’affaire depuis quarante ans — David Van de Steen, Patricia Finné et d’autres.
  • Une culture publique du soupçon, dont le versant utile est une exigence de transparence, et le versant nocif une disponibilité permanente au récit complotiste.

Le débat des prochaines années ne portera probablement plus sur l’identité des tueurs, mais sur l’accès aux archives et sur la responsabilité de l’État dans les manquements de l’enquête.