Entre 1988 et 1997, le Parlement belge a créé trois commissions d’enquête touchant à ces affaires. Aucune n’a désigné de coupable. Toutes ont décrit un appareil d’État incapable de faire son travail — et c’est ce constat-là, répété trois fois, qui a fini par produire des effets.
1990 — La commission « banditisme et terrorisme »
Rapport du 30 avril 1990. Première commission consacrée aux tueries. Elle constate une Belgique mal équipée face au grand banditisme et au terrorisme, et pointe le manque de coordination entre gendarmerie, police judiciaire et police communale, ainsi que la concurrence entre services.
Le constat le plus lourd est méthodologique : « dès le départ, l’enquête a été orientée comme s’il s’agissait de banditisme ordinaire », négligeant les hypothèses de terrorisme, de racket et de trafics d’armes ou de drogue. Le rapport relève par ailleurs que l’identification du « Géant » comme pouvant être l’ancien gendarme Madani Bouhouche n’a été transmise aux enquêteurs qu’en novembre 1988.
Autrement dit : le cadre d’interprétation a été fixé avant les faits, et il a filtré ce que l’enquête pouvait voir.
1991 — La commission Gladio du Sénat
Rapport Erdman-Hasquin, doc. 1117-4, 1er octobre 1991. Créée dans l’urgence après les révélations de novembre 1990, elle auditionne militaires et membres des services.
- Elle confirme l’existence de deux réseaux stay-behind belges depuis 1949 : STC/Mob à la Sûreté de l’État, SDRA 8 au renseignement militaire.
- Elle constate leur absence de contrôle démocratique.
- Elle estime « guère vraisemblable », au vu de la nature du réseau, son implication dans des activités criminelles.
Le stay-behind belge est dissous. Le Comité permanent R, organe de contrôle parlementaire des services de renseignement, est créé dans la foulée, en 1991. C’est l’effet institutionnel le plus net de toute la séquence.
1997 — La seconde commission sur les tueries
Rapport Landuyt-Viseur, Chambre, 14 octobre 1997. Son mandat porte sur les « adaptations nécessaires en matière d’organisation et de fonctionnement de l’appareil policier et judiciaire ». Elle s’appuie sur l’expertise des professeurs Cyrille Fijnaut et Raf Verstraeten.
Les enquêtes visant une trentaine de gendarmes ont été souvent insuffisamment approfondies, peu cohérentes et pas assez rapides.Cyrille Fijnaut, annexe au rapport Landuyt-Viseur
La commission confirme les failles de l’enquête, en particulier la faiblesse des investigations sur les gendarmes suspects. Ses recommandations nourriront directement la réforme des polices.
Ce que trois commissions permettent d’affirmer
L’enquête sur les tueries a été gravement défaillante : orientation prématurée, rivalités entre cellules, circulation d’informations bloquée, investigations bâclées sur des suspects issus de la gendarmerie.
Savoir si ces défaillances relèvent de l’incompétence structurelle, de la protection corporatiste ou d’une obstruction délibérée n’a jamais été tranché. Des parlementaires ont parlé de « sabotage organisé » ; aucune procédure n’a établi de responsabilité individuelle en ce sens.
Où lire ces rapports
Les trois rapports sont des documents parlementaires publics, consultables via les sites de la Chambre des représentants et du Sénat de Belgique. Ce sont les seules sources primaires accessibles sans intermédiaire sur l’ensemble du dossier — et, dans une littérature saturée de récits de seconde main, cela suffit à en faire le point de départ obligé de toute lecture sérieuse.