Années de plomb Belgique · 1979-1985

Chapitre 04 · La nébuleuse

Extrême droite, WNP et gendarmerie

Une officine néonazie dirigée par un informateur de la Sûreté, des télex volés à l’OTAN, des gendarmes déviants : le foyer de tous les soupçons.

Chapitre 04Lecture ≈ 8 minStatut : partiellement jugé

Entre 1981 et 1984, une officine néonazie constituée d’une poignée d’hommes surveille des supermarchés, vole des télex au quartier général de l’OTAN et tue deux personnes lors d’un « exercice de filature ». Son chef est un informateur de la Sûreté de l’État. Il meurt pendu dans sa cave. C’est le cœur du soupçon belge.

Le Westland New Post

Le WNP est fondé au début des années 1980 par Paul Latinus, ancien du Front de la Jeunesse et informateur de la Sûreté de l’État. L’organisation est structurée par parrainage et cloisonnement : chaque membre prête serment et doit commettre un acte illégal, gage de loyauté et instrument de chantage.

Elle est révélée en septembre 1983, presque par accident, après une bagarre à Forest. Les perquisitions chez Marcel Barbier et Michel Libert mettent au jour des fichiers, des plans, des ordres de mission — et des télex de l’OTAN volés au quartier général d’Evere entre 1981 et 1983.

Établi

Le vol de télex classifiés au QG de l’OTAN par des membres du WNP est un fait judiciairement constaté. Marcel Barbier a été condamné à la perpétuité pour le double meurtre de la rue de la Pastorale, à Anderlecht, en février 1982, commis lors d’un exercice de filature. Eric Lammers a été acquitté pour ces faits mais condamné plus tard pour d’autres crimes.

La mort de Paul Latinus

Le 24 avril 1984, Latinus est retrouvé pendu à son domicile. L’enquête conclut au suicide. Il avait affirmé publiquement avoir « des supérieurs » et « travailler pour les Américains ».

Non élucidé

La thèse du suicide n’a jamais convaincu les parties civiles ni une partie des journalistes qui ont suivi l’affaire. Aucun élément probant n’a cependant été produit à l’appui d’une autre hypothèse.

Les ordres de mission sur les grandes surfaces

Parmi les documents saisis figurent des ordres de mission portant sur la surveillance de grandes surfaces : accès, parkings, feux de circulation. C’est cet élément, plus que tout autre, qui a soudé dans l’opinion le WNP et les tueries du Brabant.

Contesté

Ces repérages sont troublants mais n’ont jamais été reliés à une attaque précise. Michel Libert, réinterrogé en 2014 puis en 2021, n’a pas été inculpé pour les tueries. Aucune juridiction n’a retenu de lien entre le WNP et les faits de 1982-1985.

Le Front de la Jeunesse

Milice privée d’extrême droite, active dans les années 1970, condamnée en justice en 1983 et dissoute. Elle est la matrice de plusieurs protagonistes de l’affaire, dont Latinus. Un homme franco-algérien est tué à Bruxelles le 4 décembre 1980 dans son orbite.

Une gendarmerie perméable

L’élément le plus lourd n’est pas l’existence de groupuscules — il y en a dans tous les pays — mais leur porosité avec la gendarmerie, force militaire chargée du maintien de l’ordre.

Le « Groupe G »

Réseau informel de gendarmes d’extrême droite, jamais reconnu officiellement, dont les contours restent flous. Y sont associés les noms de Madani Bouhouche, Robert Beijer, Martial Lekeu et Christian Amory.

Le groupe Diane

Unité d’élite de la gendarmerie, d’où sort Christiaan Bonkoffsky, écarté pour indiscipline et longtemps considéré comme le meilleur candidat au rôle du « Géant » — jusqu’à ce que son ADN l’exclue.

L’attentat contre le colonel Vernaillen

Le colonel Herman Vernaillen, qui enquêtait sur ces milieux, est victime d’un attentat en 1981. Il évoquera devant la commission d’enquête un projet de coup d’État d’extrême droite.

Les enquêtes visant une trentaine de gendarmes ont été souvent insuffisamment approfondies, peu cohérentes et pas assez rapides.Cyrille Fijnaut, expert de la commission Landuyt-Viseur, 1997

Comment lire cette nébuleuse

Trois niveaux doivent rester distincts, faute de quoi tout s’effondre en récit conspirationniste :

  1. L’existence d’un milieu d’extrême droite armé, infiltré par les services et connecté à la gendarmerie — largement documenté, y compris par des condamnations.
  2. La volonté de déstabilisation politique dans ce milieu — attestée par des témoignages et des documents saisis, mais dont la portée réelle reste discutée.
  3. L’exécution matérielle des tueries du Brabant par ce milieu — jamais démontrée, malgré quarante ans d’enquête.

Le passage du niveau 1 au niveau 3 sans preuve intermédiaire est l’opération que réalisent, presque toujours implicitement, la plupart des récits populaires sur l’affaire.

Les journalistes

Le travail de René Haquin et Walter De Bock — Des taupes dans l’extrême-droite : la Sûreté de l’État et le WNP (EPO, 1984) — reste la porte d’entrée de référence sur le WNP. Il a été publié quelques mois seulement après la mort de Latinus, ce qui explique sa vivacité comme ses limites.