Années de plomb Belgique · 1979-1985

Chapitre 05 · L’armée dormante

Gladio et le stay-behind belge

L’existence des réseaux est un fait. Leur participation aux tueries est une hypothèse. Tout le problème belge tient dans cet écart.

Chapitre 05Lecture ≈ 12 minStatut : existence établie

Le 24 octobre 1990, le président du Conseil italien Giulio Andreotti confirme devant son Parlement l’existence d’un réseau clandestin anticommuniste nommé Gladio. Deux semaines plus tard, la Belgique découvre qu’elle en abrite l’équivalent depuis 1949 — et que son ministre de la Défense ne le savait pas.

Ce qu’est un réseau stay-behind

Un réseau « stay-behind » (« rester derrière ») est un dispositif clandestin mis en place en temps de paix, sur son propre territoire, pour être activé si l’ennemi venait à l’occuper. Ses membres formeraient alors le noyau d’une résistance préorganisée : renseignement, sabotage, exfiltration de pilotes abattus, communications autonomes vers un gouvernement en exil.

La logique fondatrice est de ne pas répéter l’improvisation de 1940. Le modèle vient des Auxiliary Units britanniques créées la même année, et du Special Operations Executive. Identifier les hommes, cacher les armes et établir les communications à l’avance, plutôt que parachuter des agents après coup.

L’architecture transatlantique

Dès 1948-1949, dans le contexte du coup de Prague et du blocus de Berlin, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, la France et le Royaume-Uni s’associent au sein du Comité Clandestin de l’Union Occidentale, rattaché au traité de Bruxelles. En juillet 1951, ses activités sont transférées au Clandestine Planning Committee (CPC), en liaison avec le SHAPE ; en 1958 est créé l’Allied Clandestine Committee (ACC).

Établi

Selon les déclarations d’Andreotti, la dernière réunion connue de l’ACC s’est tenue à Bruxelles les 23 et 24 octobre 1990, sous la présidence du général belge Van Calster, directeur du renseignement militaire belge (SGR). C’est cette réunion, tenue sur le sol belge à l’insu du gouvernement, qui déclenche la crise politique en Belgique.

Nuance historiographique

Parler d’une « armée secrète de l’OTAN » est excessif. L’OTAN a fourni un cadre de coordination et un paravent commode ; le renseignement et l’action clandestine restaient des prérogatives strictement nationales, fondées sur des protocoles secrets plutôt que sur une intégration formelle. C’est pourquoi le retrait français du commandement intégré en 1966 n’a pas entraîné son retrait du dispositif.

Le stay-behind belge : STC/Mob et SDRA 8

La Belgique a entretenu deux réseaux depuis 1949, issus d’une autorisation du Premier ministre Paul-Henri Spaak et de négociations avec Sir Stewart Menzies, chef du MI6 :

  • STC/Mob — branche civile, rattachée à la Sûreté de l’État, orientée communications.
  • SDRA 8 — branche militaire, service « action » du renseignement militaire (SGR).

L’affaire éclate le 7 novembre 1990 : le ministre de la Défense Guy Coëme, apprenant la tenue de réunions Gladio sur le sol belge, affirme à la télévision tout ignorer et évoque, dans sa colère, des dossiers non élucidés — dont les tueries du Brabant. En une phrase, le lien est installé dans l’opinion publique. Le Premier ministre Wilfried Martens confirme l’existence du réseau ; le gouvernement décide sa dissolution le 23 novembre 1990.

Ce que la commission du Sénat a conclu

La commission d’enquête parlementaire du Sénat (« Enquête parlementaire sur l’existence en Belgique d’un réseau de renseignement clandestin international », rapport Erdman-Hasquin, 1er octobre 1991) a mené des dizaines d’auditions de militaires et de membres des services.

Établi

Les réseaux existaient bel et bien, avec un double ancrage à la Sûreté de l’État et à l’armée, et échappaient au contrôle démocratique.

Contesté

La commission a jugé « guère vraisemblable », au vu de la nature même du réseau, son implication dans des activités criminelles. Elle n’a trouvé aucune preuve substantielle d’une participation de Gladio ou du SDRA 8 à des actes terroristes en Belgique. Hervé Hasquin, rapporteur, parlera plus tard du « soi-disant Gladio belge ».

C’est un résultat inconfortable pour tout le monde : il confirme le scandale institutionnel sans valider le récit du complot.

La dimension européenne

La révélation italienne provoque un effet domino dans toute l’Europe. Le 22 novembre 1990, le Parlement européen adopte une résolution qui condamne la création clandestine de réseaux manipulateurs et opérationnels, proteste contre le rôle de personnels militaires américains au SHAPE et à l’OTAN, et demande aux États membres de démanteler tous les réseaux militaires et paramilitaires clandestins. Elle relève que ces organisations disposaient d’arsenaux indépendants et échappaient à tout contrôle démocratique.

Seuls trois pays mèneront des enquêtes parlementaires détaillées avec rapports publics : l’Italie, la Belgique et la Suisse.

Quelques branches nationales
PaysNomLien avec des violences internes
ItalieGladioaucune preuve documentaire contre l’organisation ; auteurs néofascistes condamnés
BelgiqueSDRA 8 / STC-Mobnon établi (commission de 1991)
SuisseP-26aucune preuve ; rapport Cornu classifié jusqu’en 2041
AllemagneBDJ-Technischer Dienst, puis BNDliste noire de dirigeants du SPD découverte en 1952
TurquieContre-Guérillacas le plus lourdement documenté de violence interne
France« Rose des Vents »existence même de ces appellations non attestée par les archives

Le précédent italien, correctement énoncé

Puisque le cas italien sert de matrice à toutes les lectures belges, il faut le citer avec précision. Les enquêtes parlementaires italiennes ont condamné l’illégitimité de Gladio — « il n’y a aucune justification pour Gladio » — tout en refusant l’amalgame.

Tout ce qui est arrivé pendant les années troubles de notre histoire récente ne doit pas être imputé à Gladio. Mais Gladio a été une composante de cette stratégie qui, en injectant des éléments de tension dans le système, a justifié la nécessité d’interventions stabilisatrices.Rapport de la Commission Stragi, avril 1992

Le sénateur Giovanni Pellegrino, qui présida cette commission de 1994 à 2001, a lui-même écarté la thèse de « Gladio instrument opérationnel de la stratégie de la tension » : malgré l’effort de fouille, écrit-il, aucune responsabilité de ce type n’a émergé. Les auteurs matériels des massacres italiens — Piazza Fontana, Peteano, Brescia, Bologne — étaient des néofascistes, protégés par des éléments déviés des services ; c’est ce que la justice italienne a établi.

Le débat historiographique

Deux lectures s’opposent depuis trente ans.

La lecture maximaliste

Portée notamment par l’historien suisse Daniele Ganser (NATO’s Secret Armies, 2005), elle soutient que les unités stay-behind, en collaboration avec l’OTAN et la CIA, ont perpétré des attentats sous fausse bannière contre leurs propres populations.

Contesté

Ces travaux sont largement critiqués par la communauté universitaire spécialisée. Une critique centrale porte sur l’usage du Field Manual 30-31B, document que le Département d’État américain et la plupart des chercheurs identifient comme un faux fabriqué à des fins de désinformation soviétique. Ganser s’est ensuite fait connaître par son adhésion aux thèses « truther » sur le 11-Septembre, ce qui a érodé sa crédibilité académique. D’autres chercheurs lui reconnaissent néanmoins le mérite d’avoir rassemblé et rendu accessible une masse de données inédites.

La lecture prudente

Portée par Leopoldo Nuti et Olav Riste (Journal of Strategic Studies, 2007), ainsi que par Francesco Cacciatore, Giacomo Pacini et Mimmo Franzinelli, elle considère que les réseaux étaient d’authentiques structures de contingence anti-invasion, et qu’aucune preuve documentaire ne relie l’organisation stay-behind en tant que telle aux attentats.

Pour la Belgique, le travail de référence récent est celui de Florian Babusiaux, L’organisation Stay behind en Belgique (1949-1991) (Racine, 2023).

Après 1990

Les réseaux sont dissous à peu près partout entre 1990 et 1992. Le concept, lui, connaît une renaissance doctrinale depuis 2014 : le Resistance Operating Concept, développé par le commandement des forces spéciales américaines en Europe avec l’Université de la Défense suédoise et publié fin 2019, réinvestit explicitement les leçons des anciens réseaux au profit des pays nordiques et baltes, dans une logique de « défense totale ». Ce que 1990 avait rendu scandaleux, la guerre hybride l’a rendu de nouveau discutable en public.