Années de plomb Belgique · 1979-1985

Chapitre 01 · Contexte

Le décor : un pays riche, un État faible

Pourquoi une expression italienne s’est collée à la Belgique — et ce qu’elle éclaire vraiment.

Chapitre 01Lecture ≈ 6 minMis à jour le 2 août 2026

Une expression importée d’Italie

« Années de plomb » est un calque de l’italien anni di piombo, popularisé par le titre de distribution italien du film de Margarethe von Trotta Die bleierne Zeit (1981), consacré à une militante de la Fraction armée rouge. En Europe, la formule couvre grosso modo la fin des années 1960 à la fin des années 1980 : Brigades rouges italiennes, RAF allemande, Action directe française, attentats néofascistes, « stratégie de la tension ».

Appliquée à la Belgique, l’expression recouvre surtout 1982-1985. Elle est doublement inexacte et doublement utile. Inexacte, parce que la Belgique n’a pas connu de terrorisme de masse comparable à l’italien : les Cellules Communistes Combattantes ont tué deux personnes en quatorze mois. Utile, parce que la violence la plus meurtrière du pays sur cette période — les tueries du Brabant — est restée sans revendication ni mobile, ce qui la rend structurellement comparable aux massacres italiens non résolus.

Contesté

L’analogie belgo-italienne est un cadre d’interprétation, pas un fait. Elle a été construite après coup, notamment après novembre 1990, et elle oriente la lecture des tueries vers l’hypothèse de la manipulation politique. Une partie des enquêteurs et magistrats — dont le procureur du Roi de Nivelles Jean Depretre — a toujours défendu la thèse inverse : du grand banditisme, sauvage et sans arrière-plan.

Guerre froide : la Belgique comme cible

À partir de la « double décision » de l’OTAN de décembre 1979, l’Europe occidentale devient le théâtre de la crise des euromissiles. La Belgique n’y est pas un pays comme les autres : elle abrite le quartier général de l’OTAN à Evere, le SHAPE près de Mons, et le Central European Pipeline System, réseau d’oléoducs militaires enterré sous le territoire.

Le gouvernement Martens est traversé par la tension entre atlantistes et pacifistes ; début 1985, Wilfried Martens durcit la position belge après une rencontre avec Ronald Reagan. Les grandes manifestations pacifistes rassemblent des centaines de milliers de personnes. Pour un groupe qui veut frapper « l’impérialisme » sans quitter Bruxelles, les cibles sont à portée de voiture — la RAF avait déjà visé le général Haig sur la route du SHAPE en 1979.

Une économie qui s’effondre

La fin du charbon et la crise de la sidérurgie plongent la Wallonie dans un déclin brutal. La dette publique passe d’environ 2 000 à 12 000 milliards de francs belges entre 1982 et 1992, malgré l’austérité des gouvernements Martens-Gol (1982-1987), qui gouvernent largement par pouvoirs spéciaux. Le chômage structurel, la dévaluation de 1982 et le blocage des salaires nourrissent une colère sociale que les organisations d’extrême gauche cherchent à capitaliser — sans succès de masse.

Un État sans autorité

La régionalisation de 1980 réorganise le pays mais masque une crise d’autorité plus profonde. L’appareil policier est fragmenté en trois corps rivaux — gendarmerie, police judiciaire, polices communales — dont les rivalités sont institutionnelles, personnelles et parfois linguistiques. La justice est cloisonnée par arrondissement. Les services de renseignement, Sûreté de l’État et renseignement militaire, échappent à tout contrôle parlementaire : le Comité R ne sera créé qu’en 1991.

Établi

La première commission d’enquête parlementaire sur les tueries (rapport du 30 avril 1990) constate une Belgique mal équipée face au grand banditisme et au terrorisme, et pointe explicitement le manque de coordination entre gendarmerie, police judiciaire et police communale, ainsi que la concurrence entre services.

Ce désordre n’est pas un détail de décor : il est la condition qui rend possible à la fois l’impunité des tueurs et la prolifération des soupçons. Quand un appareil d’État est incapable de démontrer ce qu’il sait, tout devient croyable.

Les forces en présence

Groupes actifs en Belgique, 1979-1985
GroupeOrientationPériodeIssue judiciaire
Tueurs du Brabantinconnue1982-1985aucune
Cellules Communistes Combattantesextrême gauche1984-19854 condamnations à perpétuité (1988)
Westland New Postnéonazie1981-1984condamnations pour meurtre (Barbier)
Front de la Jeunesseextrême droite1974-1983dissolution, condamnation en 1983
Groupe G (gendarmes)extrême droiteannées 1970-1980aucune pour les tueries
SDRA 8 / STC-Mob (stay-behind)anticommuniste, étatique1949-1990dissolution en 1990

Ces six lignes contiennent tout le problème belge : un seul groupe a été jugé, et ce n’est pas celui qui a tué le plus.