Deux poidsdisparités de traitement · Belgique

Dossier 5 · Économie

Les deux invisibilités

Disparaître par nécessité et disparaître par ingénierie ne sont pas la même opération. La seconde est plus coûteuse pour la collectivité, plus difficile à détecter — et infiniment moins visible dans le débat public.

Dossier 5 · Économie8 min de lecturemaj

Mesurer ce qui se dérobe#

L’économie souterraine désigne les activités productives qui échappent, volontairement ou non, à l’observation officielle. Les comptables nationaux parlent d’économie non observée et y rangent quatre choses distinctes : les activités licites dissimulées, les activités illégales, l’informel non enregistré et les lacunes statistiques. Le travail non déclaré n’en est qu’un sous-ensemble.

Les estimations belges divergent d’un facteur quatre, et cette divergence est en soi une information :

Source Estimation Périmètre
Banque nationale de Belgique ≈ 3,9 % du PIB (2009-2021) économie non observée : ~3,4 % travail non déclaré, 0,5 % illégal
SPF Sécurité sociale (SUBLEC) ≈ 3,8 % du PIB, soit 12,9 Md€ non déclaré + illégal
Modélisations académiques (type MIMIC) ≈ 15 à 16 % du PIB toute production dissimulée pour éviter charges ou régulations
Commission européenne écart de TVA de 12,3 % en 2023 (~5 Md€) recettes de TVA théoriquement dues et non perçues

Aucun de ces nombres n’est faux. Ils répondent à des questions différentes. Un rapport de 16 % du PIB n’est pas un manque à gagner fiscal de 16 % du PIB : il faudrait connaître les marges, les taux applicables et les comportements de formalisation pour en déduire une recette potentielle. Les additionner serait une faute méthodologique fréquente et lourde.

Qui travaille au noir, et pourquoi#

Les secteurs sont connus : construction, horeca, services domestiques, agriculture, commerce de rue. Les contrôles y relèvent des taux d’infraction élevés. En 2023, l’ONSS a clôturé plus de 7 000 dossiers de travail non déclaré ; une enquête européenne ancienne estimait à 12 % la part de salariés non déclarés dans le privé, et une enquête pilote belge indiquait que 38 % des citoyens avaient déjà acheté un bien ou un service au noir.

Les motivations documentées ne relèvent pas de la cupidité. Environ 31 % des personnes interrogées invoquent des prélèvements trop élevés, 26 % des salaires trop bas dans le secteur déclaré. S’y ajoute un mécanisme structurel : les trappes à activité. Reprendre un emploi déclaré peut entraîner la perte d’aides — chômage, logement, avantages liés au statut — au point que le revenu net diminue. Travailler peut appauvrir. Le complément en espèces devient alors une rationalité de survie, et le qualifier de délinquance revient à sanctionner l’effet d’une architecture de droits mal ajustée.

L’économie souterraine remplit d’ailleurs, pour ces populations, une fonction d’amortisseur. C’est ce qui rend l’approche purement répressive contre-productive : elle retire le filet sans traiter la cause.

L’autre invisibilité#

Edwin Sutherland forge en 1939 la notion de criminalité en col blanc pour désigner des infractions commises par une personne respectable, de statut social élevé, dans le cadre de son activité professionnelle. Son propos était moins moral que scientifique : montrer que la criminologie de son temps décrivait la pauvreté, pas la criminalité. Il relevait déjà que ces infractions coûtent souvent bien plus cher à la société que les vols et cambriolages.

Les ordres de grandeur contemporains sont vertigineux et fragiles à la fois : entre 426 milliards et 1 700 milliards de dollars de pertes annuelles selon les périmètres ; environ 5 % du chiffre d’affaires des organisations perdu à la fraude selon l’ACFE ; 2 200 à 5 500 milliards de dollars de blanchiment estimés annuellement.

La structure des cas est plus instructive que les totaux : le détournement d’actifs représente l’écrasante majorité des cas mais la perte médiane la plus faible, tandis que la fraude aux états financiers est rare et coûte le plus cher par dossier. La fréquence et la gravité varient en sens inverse — ce qui explique pourquoi un dispositif de contrôle qui optimise le nombre de dossiers traités passe mécaniquement à côté de l’essentiel du préjudice.

Le chiffre noir Environ 88 % des victimes de crimes économiques ne portent pas plainte. Les entreprises préfèrent souvent le règlement interne à la publicité d’une procédure. Toute statistique de criminalité en col blanc mesure donc d’abord une propension à signaler, et seulement ensuite une réalité criminelle. C’est la raison pour laquelle les comparaisons entre pays sur ce terrain doivent être maniées avec beaucoup de prudence.

Ce que la comparaison révèle#

Mettre les deux invisibilités côte à côte fait apparaître une régularité qui ne tient ni au hasard ni à la difficulté technique :

Ce qui marche, quand on regarde les résultats#

La littérature converge sur un point contre-intuitif : les leviers les plus efficaces contre l’informalité ne sont pas répressifs.

La simplification et la numérisation viennent en tête. La facturation électronique — obligatoire entre entreprises en Belgique depuis janvier 2026 — permet de passer d’un contrôle a posteriori à une analyse de données quasi temps réel, ce qui attaque les carrousels TVA à la source. Les paiements électroniques et le reporting des plateformes numériques prolongent cet effet.

Les incitations viennent ensuite : les titres-services belges constituent un cas documenté de formalisation réussie d’un secteur auparavant massivement informel, sans campagne répressive.

Le contrôle ciblé vient en troisième position, pas en première. Il est le plus visible politiquement et le moins déterminant statistiquement.

Cette hiérarchie a une conséquence directe pour le sujet de ce site : si l’on voulait réellement réduire l’écart fiscal, l’investissement prioritaire serait l’infrastructure de données et la simplification — pas le nombre de visites domiciliaires. L’écart entre ce que la recherche recommande et ce que la politique finance est lui-même un objet d’étude.

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