Le Décompte

Pièce n° 2026-BIM-07 Analyse par contagion sociale Lecture : 22 min

Personne ne se lève. Puis tout le monde.

Pendant six volets, j'ai plaidé mon dossier : un journaliste invalide, un seuil, une calculatrice. Puis j'ai fait ce que tout comptable fait quand une ligne se répète : j'ai additionné les autres. 171 615 exclus programmés du chômage. 576 643 malades de longue durée sous menace de sanction. 519 000 familles monoparentales. 2,5 millions de BIM dont 600 000 promis à l'audit patrimonial. Ces gens ne se connaissent pas. Ils n'ont ni parti, ni drapeau, ni rendez-vous. Ils ont juste, depuis 2025, le même courrier recommandé. Ce dossier étudie ce qui se passe le jour où ils comparent leurs enveloppes. La science politique a un nom pour ça — contagion sociale — et un chiffre : 3,5 %. Je ne souhaite rien de ce qui suit. Je le compte, parce que personne d'autre ne veut le faire.

Par un journaliste en travail adapté — je ne signe pas, mon médecin-conseil lit peut-être. Publié le .

Il faut que je précise une chose avant de commencer, parce que ce texte va être mal lu par les gens payés pour mal lire. Je n'appelle à rien. Je n'organise rien. Je ne fantasme rien. J'ai passé six mois à documenter une machine qui appauvrit les gens qu'elle prétend activer, et j'ai remarqué que ma colère — celle d'un seul homme avec un tableur — était un échantillon. Ce volet-ci change d'échelle : il applique à cet échantillon les outils que la sociologie de l'action collective a mis un siècle à affûter. Si le résultat vous inquiète, tant mieux. Il est fait pour ça. C'est précisément la fonction d'une étude de risque, ce truc que le gouvernement n'a pas commandé avant de tirer.

Parce que c'est ça, le point de départ. Un État qui décide, en dix-huit mois, d'exclure du chômage 171 615 personnes, de quadrupler les sanctions sur les indemnités des malades, et d'ouvrir le chantier d'un audit patrimonial sur 2,5 millions de bénéficiaires de l'intervention majorée, sans publier une seule étude d'impact — j'ai vérifié au volet 6, l'Institut fédéral des droits humains cherche encore —, cet État fait un pari. Le pari que les gens qu'il presse encaisseront séparément. Chacun dans sa cuisine, chacun avec son recommandé, chacun avec sa honte. Ce pari a un nom en sociologie : il s'appelle compter sur l'apathie. Et l'apathie, contrairement à ce que croient ceux qui la confondent avec le consentement, est un matériau inflammable.

Le terreau : inventaire de ce qui s'empile

Commençons par ce que je sais faire : compter. Voici les strates, telles que les administrations elles-mêmes les publient. Je précise d'emblée que les catégories se recoupent — un invalide isolé est souvent BIM, un exclu du chômage peut basculer au revenu d'intégration — donc on ne les additionne pas bêtement. Mais on les regarde ensemble, parce que c'est ensemble qu'elles reçoivent leurs courriers.

Populations percutées par les réformes 2025-2026 — sources institutionnelles
DominoPopulationVolumeCe qui leur tombe dessus
1 Exclus programmés du chômageONEM, 2026 171 615 (mi-2027)
97 652 déjà prononcées (jan.-mai 2026)
Fin d'allocation après 24 mois. 40,8 % basculent au CPAS ; 10,2 % retrouvent un emploi ; le reste sort des radars.
2 Malades de longue durée et invalidesINAMI, 2025 576 643 Sanctions portées de 2,5 % à 10 % de l'indemnité en cas de « non-coopération » au trajet de réintégration. Mutualités financées à 30 % sur leurs performances de remise à l'emploi.
3 Familles monoparentalesStatbel / Féd. des CPAS 519 000 ménages
(> 80 % de femmes)
Risque de pauvreté : 40,4 %. Reprise d'un temps plein au salaire minimum : solde net de − 135 €/mois après perte des droits dérivés.
4 Bénéficiaires BIMINAMI, 31 déc. 2025 2 508 094 (21,3 %)
dont ± 600 000 visés
Propositions de loi (MR, mars 2026 ; Vandenbroucke, 28 avril 2026) d'audit de la « situation matérielle globale » : patrimoine, véhicules, épargne. Objectif assumé : radier.
5 Travailleurs pauvres et fins de mois difficilesStatbel 2025 ; BNB avril 2026 37,8 % de la population
28,8 % des personnes en emploi
Difficultés déclarées à joindre les deux bouts (44,6 % en Wallonie, ~49 % à Bruxelles). Confiance des consommateurs : −9, plus bas depuis un an.
Risque de pauvreté ou d'exclusion sociale (AROPE) ± 1 900 000 (18,3 %) SPF Sécurité sociale, EU-SILC. Un Belge sur cinq à un ou deux chocs de la précarité.

Un détail dans ce tableau mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il dit tout de la suite. À Bruxelles, un mineur sur trois dépend du statut BIM pour l'accès aux soins. À Molenbeek, 48 % de la population est BIM. À Charleroi, 35 %. La « juniorisation » de la pauvreté — 18,1 % des bénéficiaires BIM sont des mineurs, contre 11,6 % en 2008, soit 649 000 jeunes de moins de 25 ans — signifie qu'une génération entière grandit avec, comme horizon administratif, un seuil à deux décimales. On me dira que ces jeunes ne votent pas encore. C'est exact. Ils font autre chose : ils regardent.

Et il y a le chiffre fantôme, celui qui devrait faire honte avant de faire peur : 45 % des adultes éligibles au BIM ne le perçoivent pas (étude TAKE, Université d'Anvers, programme Belspo). Environ 300 000 personnes ont droit à un filet et ne le touchent pas, par complexité administrative, fracture numérique ou honte. L'État sait que l'envoi d'un simple courrier proactif multiplie l'activation des droits par trois ou quatre — le projet BELMOD l'a prouvé. Il ne l'envoie pas. Retenez ce fait : le même État qui trouve les moyens technologiques d'auditer le patrimoine de 2,5 millions de pauvres ne trouve pas ceux d'envoyer une lettre aux 300 000 qui ont des droits. Ce n'est pas de l'incompétence. C'est un choix de tri.

La théorie : l'apathie n'est pas un consentement

Maintenant, l'outillage. Albert Hirschman a formalisé les trois réponses d'un individu face à une organisation qui se dégrade : la défection (exit), la prise de parole (voice), la loyauté (loyalty). Guy Bajoit y a ajouté la quatrième, celle que tout le monde oublie parce qu'elle ne fait pas de bruit : l'apathie. Le silence de celui qui n'a plus les moyens de partir, plus l'énergie de parler, plus de raison d'être loyal. Les gouvernements lisent ce silence comme un acquiescement. Les sociologues le lisent comme un stock. Une colère qui ne s'exprime pas ne disparaît pas ; elle s'accumule, et elle attend un franchissement de seuil matériel — le moment où l'on ne peut littéralement plus payer.

La question n'est jamais « pourquoi les gens se soulèvent-ils ? ». C'est « pourquoi si tard, alors que les conditions étaient réunies depuis si longtemps ? ». La réponse tient en un mot : la peur. Et la peur est un capital que l'État dépense — chaque recommandé, chaque sanction, chaque audit la convertit en autre chose.

Deuxième outil : le seuil des 3,5 %. Erica Chenoweth, à Harvard, a compilé plus d'un siècle de mouvements de résistance civile et en a tiré une régularité empirique brutale : aucun mouvement non violent ayant mobilisé activement et durablement 3,5 % de sa population n'a échoué à obtenir un changement politique majeur. Pour la Belgique, 3,5 %, c'est environ 413 000 personnes. Relisez le tableau ci-dessus. Les exclus programmés à eux seuls en représentent 42 %. Les malades de longue durée, à eux seuls, 140 %. Il ne s'agit pas de dire que ces gens descendront dans la rue — la plupart sont précisément trop épuisés, trop malades ou trop occupés à survivre pour manifester. Il s'agit de constater que le réservoir dépasse le seuil de plusieurs multiples, et que la grève nationale du 14 octobre 2025 a déjà mis entre 80 000 et 140 000 personnes dans les rues. Un cinquième à un tiers du seuil, en une journée, avant que l'essentiel des exclusions ne soit prononcé.

Troisième outil : le précédent. Les gilets jaunes de 2018 sont partis d'une taxe sur les carburants — une mesure circonscrite, technique, défendable en slide. Elle a aggloméré en quelques semaines des ressentiments hétérogènes que rien ne reliait, sinon le sentiment partagé d'être les variables d'ajustement de gens qui ne les voyaient pas. Aucun syndicat n'a lancé le mouvement ; aucun parti ne l'a contrôlé. La leçon n'est pas que la Belgique de 2026 est la France de 2018. La leçon est qu'un mouvement n'a plus besoin de corps intermédiaires pour exister, et qu'une mesure « technique » suffit comme étincelle quand le terreau est saturé. Or nos mesures techniques à nous, on vient de les inventorier : elles arrivent par vagues, avec accusé de réception.

La mécanique : trois dominos

La contagion ne serait pas un raz-de-marée, mais une succession. Je la modélise en trois phases, comme le font les rapports que j'ai épluchés — sauf que là où ils écrivent « convergence des déclassements », moi j'écris ce que je vois de ma cuisine.

Le choc des exclus — la file devant le CPAS

Il a déjà commencé. 97 652 exclusions entre janvier et mai 2026. 40,8 % de bascule vers des CPAS qui n'ont reçu ni les effectifs ni les budgets pour absorber la vague — environ la moitié des exclus ne réapparaît nulle part, aucun revenu de remplacement connu, volatilisés dans les statistiques. Les chômeurs cohabitants, eux, sont rejetés à 90 % par les CPAS : des foyers entiers passent à zéro revenu propre du jour au lendemain. Les premières ruptures sont visibles : salles d'attente d'ONEM occupées, travailleurs sociaux en grève émotionnelle — pas pour leur salaire, pour ne plus être l'instrument du refus. Quand ceux qui appliquent la loi craquent avant ceux qui la subissent, c'est un signal que les manuels appellent « défection des agents de première ligne ». Moi j'appelle ça un aveu.

Ce qui verrouille la suite : l'exclu n'est plus un cas individuel honteux ; il est un flux mesuré, daté, publié. On ne peut plus lui raconter que c'est sa faute — il a les statistiques de sa cohorte.

La contagion aux travailleurs pauvres — appauvris par le travail lui-même

C'est ici que mon histoire personnelle rejoint la grande. Les « réactivés » — exclus contraints d'accepter n'importe quoi, malades sommés de reprendre un travail adapté sous peine de ponction — se heurtent au mur que je documente depuis janvier : le seuil BIM à 28 054,93 €, la falaise des droits dérivés, les 78 à 86 % de taux de confiscation sur les bas salaires, les − 135 € mensuels de la mère seule qui reprend un temps plein. Le ressentiment change alors de nature. On ne se plaint plus d'être privé d'allocation ; on découvre qu'on est appauvri par le travail. Et cette découverte-là est contagieuse, parce que les 28,8 % de travailleurs qui n'arrivent déjà pas à boucler leurs fins de mois se reconnaissent dans le réactivé. Le mérite était le dernier récit qui tenait le pays ; le jour où le travailleur pauvre et l'exclu comparent leurs fiches et trouvent le même solde, ce récit meurt. La voice remplace l'apathie — pas par courage, par arithmétique.

Ce qui verrouille la suite : la revendication cesse d'être catégorielle. Ce n'est plus « rendez-moi mon allocation », c'est « votre système ne récompense pas l'effort, il le taxe ». Contre ça, il n'y a pas de contre-argument en slide.

Les classes moyennes inférieures — le cadastre des pauvres

Le troisième domino, c'est l'enquête patrimoniale BIM. Propositions déposées au printemps 2026 : croiser patrimoine immobilier, épargne, véhicules, sociétés, via le Point de contact central de la Banque nationale, pour justifier la radiation d'environ 600 000 personnes réputées sans « besoin objectif ». Traduction pour le pensionné modeste qui a fini de payer sa petite maison et garde 12 000 € de côté pour son enterrement : l'État va vérifier. Le même État qui, rappelons-le, n'a toujours pas de cadastre des grandes fortunes, et tolère bon an mal an une évasion fiscale estimée entre 7 et 30 milliards selon qu'on interroge la BNB ou l'Inspection spéciale des impôts. Un cadastre des pauvres, pas de cadastre des riches : je défie n'importe quel communicant de vendre ça à une classe moyenne qui a voté pour la rigueur en croyant qu'elle s'appliquerait aux autres. C'est exactement le carburant gilets jaunes : non pas la misère, mais l'humiliation de la suspicion, servie à des gens qui se pensaient du bon côté du guichet.

Ce qui verrouille la suite : l'alliance objective. Exclus, mères seules, malades, pensionnés audités : aucun traité ne les unit, mais un même constat — le guichet est devenu un contrôle. À ce stade, ce n'est plus une crise sociale, c'est une crise de confiance dans le régime.

Les trois scénarios — et ils se cumulent

Scénario 1 — La guérilla juridique

Le plus civilisé, le plus avancé, et — paradoxe savoureux — le plus dangereux pour le gouvernement. C'est la voie que j'ai cartographiée aux volets 4 et 5 : article 23 de la Constitution et son effet de standstill, exception d'illégalité de l'article 159, pleine juridiction du tribunal du travail. Elle est déjà engagée à l'échelle : environ 3 650 recours entre septembre 2025 et mars 2026 dans les quatre auditorats francophones — qui traitaient moins de 2 000 dossiers chômage par an —, au moins 10 000 annoncés par les syndicats, un mois de janvier liégeois qui a concentré à lui seul une année normale de requêtes. Zéro magistrat supplémentaire prévu. La demande de suspension a été écartée (arrêt n° 11/2026), mais l'arrêt au fond de la Cour constitutionnelle est attendu fin 2026, et j'ai chiffré au volet 6 ce qu'une annulation coûterait en arriérés : l'économie entière, plus les intérêts. L'insurrection par le droit ne casse pas de vitrines ; elle fait mieux : elle rend la réforme insolvable.

Scénario 2 — L'implosion administrative

Le plus silencieux. Pas de manifestation, pas de slogan : des institutions qui cessent de fonctionner sous la charge. Des CPAS communaux asphyxiés par une bascule de 40,8 % qu'aucun financement fédéral sérieux n'accompagne — le transfert prévu couvre une fraction du coût réel. Des travailleurs sociaux en rupture, des délais d'instruction qui explosent, des communes wallonnes et bruxelloises — celles-là mêmes où le taux BIM culmine — contraintes d'arbitrer entre l'aide sociale et le reste de leur budget. L'État fédéral fait son économie ; les communes font faillite à sa place ; et l'usager, lui, trouve porte close aux deux étages. Une population qui ne peut plus rien attendre du guichet n'a plus de raison de respecter la file.

Scénario 3 — Le contrecoup spontané

Le plus imprévisible, celui qu'aucune organisation ne pilotera. Les études le disent : 70 % des chômeurs et des malades de longue durée souffrent psychologiquement de leur inactivité — ces gens ne demandent pas à rester chez eux, contrairement au conte de la « culture de l'assistanat » qu'on leur brandit avec le bâton. Quand la rhétorique de l'humiliation rencontre le désespoir matériel des foyers à zéro revenu, l'exutoire ne passe plus par les canaux syndicaux, trop lents, trop polis. La grammaire est connue depuis 2018 : blocages décentralisés, occupations de sièges d'ONEM, et — variante belge que je trouve d'une logique implacable — la désobéissance tarifaire : des ménages qui ont perdu le tarif social énergie par franchissement de seuil et qui cessent, collectivement, de payer des factures devenues impayables. Non pas par idéologie. Par trésorerie. C'est le scénario que personne ne souhaite, moi le premier, et c'est précisément pourquoi il faut l'écrire noir sur blanc : parce que sa probabilité croît à chaque recommandé, et qu'il ne préviendra pas.

Note de méthode. Ces trois scénarios ne sont pas alternatifs, ils sont cumulatifs et déjà partiellement observés : les recours (scénario 1) et la saturation des CPAS (scénario 2) sont des faits documentés de 2026 ; le scénario 3 est le seul qui reste hypothétique. Les probabilités relatives sont impossibles à quantifier sérieusement — quiconque vous vend une date ment. Ce qui se quantifie, c'est le réservoir, et il déborde le seuil des 3,5 % de plusieurs multiples.

Ce qui désamorce — parce que oui, ça se désamorce

Voilà la partie que les gens payés pour mal lire devraient lire deux fois. Ce dossier n'est pas une prophétie, c'est une étude de risque, et une étude de risque se termine par des mesures de mitigation. Les voici, et elles ne sont même pas de moi — elles traînent dans les avis de la Fédération des CPAS, du Conseil supérieur des finances, de l'étude TAKE, depuis des années :

Un. Remplacer les seuils-couperets par une dégressivité lisse. Le mécanisme existe déjà dans le droit belge — le bonus emploi est dégressif, l'allocation de garantie de revenus est dégressive. Seul le BIM et sa grappe de droits dérivés fonctionnent en tout-ou-rien. Ce n'est pas une révolution, c'est une harmonisation. Deux. Automatiser les droits, tous, et d'abord pour les 300 000 invisibles : BELMOD a prouvé que ça marche, il ne manque que la volonté d'appuyer sur envoyer. Trois. Conditionner toute réforme sociale à une étude d'impact publiée avant le vote — test pauvreté, test genre, projection de charge sur les CPAS et les tribunaux. C'est littéralement le principe de minutie que la doctrine oppose déjà au législateur. Quatre. Si l'on tient absolument à un cadastre, commencer par celui qui rapporte : les flux vers les paradis fiscaux se comptaient en centaines de milliards, la Cour des comptes a publié les ordres de grandeur. La rigueur qui ne s'applique qu'aux pauvres n'est pas de la rigueur, c'est de la prédation avec un tableur.

Un gouvernement dispose toujours de deux manières d'éviter un soulèvement : réparer l'injustice, ou parier que ses victimes resteront seules. La première coûte de l'argent. La seconde coûte le pays. Le nôtre a choisi, pour l'instant, de ne pas choisir — il répète le mot « responsabilité » en espérant qu'il fasse digue.

Je termine où j'ai commencé : ma cuisine, ma calculatrice, mon seuil à deux décimales. Il y a six mois, je croyais être un cas particulier. Je suis une cohorte. Nous sommes des cohortes, empilées par les mêmes arrêtés, notifiées par les mêmes recommandés, et pour l'instant sagement rangées chacune dans son silence — ce silence que les cabinets ministériels prennent pour de l'ordre. Les rapports que j'ai lus pour écrire ce volet convergent sur un point, et un seul : ce n'est pas la misère qui soulève les peuples, c'est le moment où la misère devient une évidence partagée. L'État belge travaille activement, courrier par courrier, à produire cette évidence. Moi, je tiens le décompte. C'est mon métier. Et si un jour quelqu'un demande si on pouvait savoir — la réponse est ici, datée, sourcée, en accès libre. On pouvait.

Avertissement, tamponné trois fois. Le narrateur est un personnage ; les chiffres, arrêts, études et propositions de loi cités sont réels et sourcés ci-dessous. Ce dossier est une analyse de risque, pas un appel : il ne recommande, ne prépare ni n'excuse aucune violence — il en chiffre le coût pour démontrer qu'il est le pire de tous les scénarios, pour tout le monde. Si vous êtes concerné personnellement par une exclusion, une sanction ou une perte de statut : service juridique de votre syndicat, service social de votre mutualité, bureau d'aide juridique. Le délai de recours au tribunal du travail est de trois mois. Vérifiez la date sur chaque courrier.

Questions que ce dossier va susciter

C'est quoi, le seuil des 3,5 % ?

Une régularité empirique dégagée par Erica Chenoweth (Harvard) sur plus d'un siècle de mouvements de résistance civile : les mouvements non violents mobilisant activement et durablement 3,5 % de la population obtiennent historiquement le changement politique qu'ils visent. En Belgique, cela représente environ 413 000 personnes. Les populations directement percutées par les réformes 2025-2026 dépassent ce réservoir de plusieurs multiples — ce qui ne garantit rien, mais interdit de qualifier le risque de fantaisiste.

Les personnes précarisées ne se mobilisent jamais : pourquoi ce serait différent ?

C'est l'argument de l'apathie, et il est réversible. La sociologie (Hirschman, Bajoit) montre que l'apathie des précaires n'est pas un consentement mais un stock de colère différée, qui bascule quand un seuil matériel de subsistance est franchi collectivement. Les gilets jaunes ont émergé d'une population réputée immobilisable, sans syndicat ni parti, sur une mesure « technique ». Ce qui change en 2026 : les franchissements de seuil sont simultanés, massifs, datés et notifiés par courrier — l'État synchronise lui-même les colères qu'il produit.

La guérilla juridique a-t-elle vraiment commencé ?

Oui, et elle est mesurable : environ 3 650 recours contre les exclusions entre septembre 2025 et mars 2026 dans les quatre auditorats du travail francophones (qui traitaient moins de 2 000 dossiers chômage par an), au moins 10 000 recours annoncés par les syndicats, un recours en annulation pendant devant la Cour constitutionnelle avec arrêt au fond attendu fin 2026. La demande de suspension a été rejetée (arrêt n° 11/2026), mais le rejet d'une suspension ne préjuge pas du fond.

Ce texte n'est-il pas irresponsable ?

L'irresponsabilité serait de ne pas l'écrire. Adopter des réformes touchant des millions de personnes sans étude d'impact, puis qualifier d'alarmiste quiconque fait l'addition, c'est la définition même du pilotage à l'aveugle. Ce dossier chiffre un risque à partir de sources institutionnelles et se conclut par des mesures de désamorçage concrètes — dégressivité lisse, automatisation des droits, études d'impact préalables. Une société qui ne peut plus nommer ses risques ne les évite pas ; elle les rencontre.