Vous ne vous connaissez pas, mais vous partagez un dossier
Chers co-plaignants. Vous ne le savez peut-être pas, mais nous nous sommes déjà croisés. Dans la salle d'attente de la mutuelle. Au guichet du CPAS. Sur le quai du bus, avec le même abonnement à douze euros par an que nous sommes les seuls à ne pas trouver bizarre. Nous formons, à 2,4 millions, la plus grande organisation de Belgique — plus nombreuse que n'importe quel syndicat, n'importe quel parti, n'importe quel club de supporters. Nous n'avons ni statuts, ni cotisations, ni assemblée générale. Juste une attestation.
Et nous partageons une propriété mathématique rare : nous sommes tous exactement au même endroit, quel que soit l'endroit d'où nous venons. Le seuil. 28 054,93 euros bruts imposables par an. Un chiffre à deux décimales, ce qui prouve qu'on a beaucoup réfléchi avant de nous y suspendre. En dessous, l'État nous soigne, nous transporte et nous chauffe à tarif réduit. Au-dessus, il nous félicite — et nous facture. Entre les deux, il n'y a rien. Pas une pente, pas un palier, pas une rampe. Le vide, avec vue sur le relevé de la mutualité.
J'ai documenté ce vide en détail dans le dossier chiffré : taux de confiscation de 78 à 86 % selon le Conseil Supérieur des Finances, perte nette de 135 euros par mois pour une famille monoparentale qui reprend un temps plein selon la Fédération des CPAS, record d'Europe du piège au chômage selon Eurostat. Aujourd'hui, je change de registre. Parce qu'il se prépare quelque chose qui nous concerne tous, et qui porte un joli nom de spa : la réactivation.
« Réactiver », en Belgique, c'est le verbe qu'on emploie pour les gens qu'on n'a jamais désactivés — juste abîmés.
Vos convocations sont prêtes. Voici ce qu'elles coûtent.
Le plan du gouvernement est d'une clarté remarquable : 80 % de taux d'emploi en 2029, contre 72,8 % aujourd'hui. Pour y arriver, il faut aller chercher les réserves. Nous, donc. Chaque cohorte a reçu son traitement personnalisé. Petit tour du courrier — chaque enveloppe contient la même chose : une injonction à travailler, et la facture de l'obéissance.
Convocation n° 1 — Aux chômeurs de longue durée (≈ 180 000 destinataires)
Vos allocations s'arrêtent à 24 mois, par vagues, depuis janvier 2026. Bilan des cinq premiers mois : 97 652 exclusions. Dans la cohorte de mars, mesurée en juin, 10,2 % ont retrouvé un emploi — et, sur l'ensemble, 40,8 % ont trouvé la file du CPAS, où ils redeviendront BIM automatiques après trois mois, avec exactement la même falaise à la sortie. Ce n'est pas une réactivation, c'est un déménagement. Le piège a juste changé d'adresse administrative.
Coût de l'obéissance : pour les 90 % de cohabitants qui ne remplissent pas les conditions du RIS, la totalité de leur revenu individuel. Pour les autres, la falaise BIM en différé.
Convocation n° 2 — Aux malades de longue durée (≈ 500 000 destinataires)
Vous êtes mes frères et sœurs d'attestation. Pour nous, la réactivation prend la forme d'une sollicitude armée : trois contrôles obligatoires par an, questionnaires sous peine de retenue de 10 % des indemnités (c'était 2,5 % avant — l'empathie a quadruplé), et cette trouvaille de 2025 : si vous rechutez dans les huit semaines suivant votre reprise, plus de salaire garanti, retour à la mutuelle à 60 %. Traduction : essayer de guérir trop tôt est désormais un risque financier assurable par personne.
Coût de l'obéissance : la tentative elle-même. Le système punit la rechute plus sévèrement que l'immobilité — puis s'étonne de l'immobilité.
Convocation n° 3 — Aux mères solos (519 000 ménages)
Pour vous, l'État a préparé son offre la plus audacieuse : un temps plein au salaire minimum qui vous rapportera 258 euros bruts d'écart... avant la garde d'enfants au tarif plein, la voiture, la perte du BIM, du tarif social et de l'aide au loyer. Solde final mesuré : moins 135 euros par mois. On vous demande de payer pour travailler, et on appelle ça de l'émancipation. Notez que le temps partiel n'est pas mieux : 450 euros sous le seuil de pauvreté. Vous avez le choix entre deux portes ; elles donnent sur le même couloir.
Coût de l'obéissance : 135 €/mois, plus la double journée, offerte par la maison.
Convocation n° 4 — Aux 2,4 millions de BIM (dont moi)
Pour nous tous enfin, la réactivation se double d'un audit. Trois propositions parlementaires veulent durcir les critères du statut — patrimoine, véhicules, « situation matérielle globale » — avec un objectif chiffré allant jusqu'à 600 000 radiations. Argument massue : il y aurait plus de BIM (21 %) que de pauvres officiels (16,5 %), donc des profiteurs. Détail : les deux indicateurs ne mesurent pas la même chose, et pendant ce temps 45 % des ayants droit ne réclament même pas le statut. On veut donc vider une baignoire qui fuit par le haut. En Belgique, on appelle ça de la gestion rigoureuse.
Coût de l'obéissance : rien à faire, cette fois. La radiation viendra à domicile.
Le Réactivomètre : calculez le prix de votre obéissance
Puisque l'administration adore les simulateurs, en voici un. Cochez votre situation, et le Réactivomètre estime — avec les vrais paramètres 2026, ceux du dossier — ce que votre réactivation à temps plein au salaire minimum vous rapporterait. Ou vous coûterait. C'est selon. C'est justement ça, le problème.
Réactivomètre officiel non officiel
Formulaire R-2026/BIM — à ne renvoyer nulle partSimulateur satirique à ordres de grandeur réels : paramètres 2026 (RIS, RMMMG net ≈ 2 070 €, tarif social énergie ≈ 500 €/an, MAF +670 €, voiture ≈ 273 €/mois, garde 1 000–3 000 €/an, frais d'activité ≈ 1 250 €/an, sources UVCW/CSF/INAMI/CREG). Ceci n'est ni un conseil financier ni une décision administrative — c'est pire : c'est plausible.
Procès-verbal de plainte (avec constitution de partie très civile)
Mon avocat imaginaire m'a prévenu : juridiquement, ça ne tient pas. Le travail « forcé » au sens des conventions internationales suppose une contrainte par la menace d'une peine — pas par la menace d'une facture. J'ai répondu que mon budget ne tenait pas non plus, et qu'entre deux choses qui ne tiennent pas, je choisissais la plus drôle. Voici donc la plainte, dans les formes, au nom de tous les co-plaignants du registre ci-dessus. Elle est fictive. Chaque fait cité ne l'est pas.
Royaume de Belgique — Guichet des doléances structurelles (bureau inexistant, 2ᵉ étage)
Plainte n° 2026-BIM-03/2.400.001
Un journaliste, invalide reconnu, bénéficiaire de l'intervention majorée, autorisé à un travail adapté qu'il maintient prudemment sous 20 % d'un temps plein — non par paresse, mais par lecture attentive des barèmes. Se déclare sain d'esprit, ce que sa persistance à vérifier les chiffres officiels tend paradoxalement à confirmer.
2 400 000 bénéficiaires de l'intervention majorée ; 500 000 malades de longue durée ; 140 000 exclus des allocations de chômage et leurs vagues à venir ; 519 000 familles monoparentales ; ainsi que 300 000 ayants droit qui ignorent qu'ils sont co-plaignants, ce qui résume assez bien leur relation générale avec leurs droits.
L'État belge, en toutes ses couches — fédérale, régionales, communales —, agissant de concert sans jamais se concerter, ce qui constitue en soi une prouesse institutionnelle.
- Extorsion douce en bande organisée. Prélèvement de 78 à 86 centimes sur chaque euro brut gagné par les plaignants lors de leur retour à l'emploi (Conseil Supérieur des Finances, rapport 2024). Dans la rue, ce taux s'appelle un racket. À la Chambre, une politique d'activation.
- Abandon de ménage en haut d'une falaise. Radiation du statut BIM, du MAF social, des tarifs sociaux de l'énergie, de la mobilité et des exonérations communales, en une seule fois, pour tout le ménage, au franchissement d'un plafond incompatible par construction avec le salaire minimum légal. Circonstance aggravante : le plafond a deux décimales, preuve de préméditation.
- Travail obligatoire à rendement négatif. Injonction faite à 519 000 familles monoparentales d'accepter un emploi dont le rendement mesuré est de moins 135 euros par mois, sous peine d'exclusion des allocations. Les plaignants notent qu'exiger un travail est une politique, mais qu'exiger un travail déficitaire est une innovation dont la Belgique détient, selon Eurostat, le record européen.
- Sanction de la convalescence. Quadruplement des retenues sur indemnités pour les malades jugés insuffisamment coopératifs (10 %), triple contrôle annuel, et allongement à huit semaines du délai de rechute sans salaire garanti — soit la création d'un délit inédit : la tentative de guérison prématurée.
- Non-assistance à droits en perdition. Maintien délibéré d'un système à demande active alors que 45 % des ayants droit n'y recourent pas, qu'un simple courrier multiplierait le recours par trois à quatre, et que la technologie de l'automatisation existe depuis 2018. Le plaignant qualifie ce grief de « fraude sociale inversée » : l'État fraude ses assurés par omission.
- Organisation de la dépendance conjugale. Maintien du statut de cohabitant, par l'effet duquel 90 % des cohabitants exclus du chômage — majoritairement des cohabitantes — perdent tout revenu individuel. Les plaignantes font observer qu'en 2026, faire dépendre le revenu d'une femme de la déclaration fiscale de son compagnon s'appelle encore, officiellement, de la « rationalisation budgétaire ».
Variable — et c'est précisément le préjudice. Entre plus 1 200 et moins 3 000 euros par an selon la configuration du ménage, sans qu'aucun plaignant ne puisse calculer sa propre exposition avant de signer le contrat. Les plaignants réclament au minimum ce que tout consommateur belge obtient en achetant un grille-pain : l'affichage du prix avant l'achat.
Le plaignant a envisagé « travail forcé » (article 4 de la Convention européenne des droits de l'homme, convention OIT n° 29) mais reconnaît que la contrainte s'exerce ici par la radiation plutôt que par la peine, subtilité qui honore le droit et ruine les gens. Il propose donc une qualification nouvelle, à insérer dans le Code : « activation avec circonstances appauvrissantes ». À défaut : vente forcée avec vice caché, le vice étant le contrat social lui-même.
À titre principal : la décorrélation des droits vitaux (santé majorée, énergie, mobilité, garde) du statut administratif, au profit d'une dégressivité continue selon le revenu réel — une pente au lieu d'une falaise, comme le recommandent le Conseil supérieur de l'emploi, les fédérations de CPAS et à peu près tout le monde depuis dix ans. À titre subsidiaire : l'automatisation de l'octroi des droits et l'individualisation des allocations. À titre infiniment subsidiaire : qu'on cesse de nous appeler un « gisement ». Les gisements, on les exploite. Nous, on nous réactive. La nuance est mince mais on y tient.
Pièce 01 : l'essai (le cas du plaignant, avec sa calculatrice). Pièce 02 : le dossier chiffré (les onze sections, les cinq relevés, toutes les sources). Pièce 03 : la présente plainte, qui vaut ce qu'elle vaut, c'est-à-dire davantage que le gain mensuel d'un exclu réactivé.
Post-scriptum aux co-plaignants
Ne vous méprenez pas sur le ton : je ris parce que c'est la seule dépense qui ne fait pas sauter le plafond BIM. Sur le fond, tout est sérieux. Nous sommes des millions à vouloir travailler — les enquêtes le prouvent — dans un système qui a réussi l'exploit de rendre l'effort financièrement illisible, parfois déficitaire, et toujours risqué pour les plus fragiles d'entre nous. La réactivation qu'on nous promet ne changera rien à cela : elle déplace les files, pas la falaise.
Alors voici ma proposition de règlement amiable, offerte gracieusement à la partie adverse : rendez le travail lisible. Affichez le prix. Lissez la pente. Automatisez les droits. Le jour où reprendre un emploi rapportera à coup sûr — même modestement, même lentement — vous n'aurez plus besoin de nous réactiver. On viendra tout seuls. On attend ça, littéralement, depuis nos salles d'attente.
D'ici là, la plainte reste ouverte à signature. C'est gratuit, c'est symbolique, et c'est déjà plus que ce que rapporte un temps plein à une mère solo de Charleroi.