Incendies d'antennes 5G
La croyance en une nocivité sanitaire dissimulée par l'État a provoqué des incendies criminels de pylônes de télécommunication, notamment au Royaume-Uni.
La massification du conspirationnisme contemporain a une cause technique : la dérégulation du marché de l'information. Mais la mesure la plus dérangeante n'incrimine pas les machines — elle incrimine les choix humains.
L'étude de Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral (MIT), publiée dans Science en 2018 sous le titre The spread of true and false news online, a analysé environ 126 000 cascades de rumeurs propagées sur Twitter par près de 3 millions de personnes entre 2006 et 2017.
Le constat est sans appel : la fausseté se diffuse de manière significativement plus lointaine, plus rapide, plus profonde et plus large que la vérité, dans toutes les catégories d'information. Les fausses nouvelles à caractère politique — devant le terrorisme et les catastrophes naturelles — sont dotées d'une viralité exceptionnelle.
Ce dernier chiffre est le plus important. En prouvant que les algorithmes automatisés accélèrent identiquement les vraies et les fausses nouvelles, l'étude établit que la disparité de diffusion est le fait exclusif des choix humains. Cela bousculait le consensus médiatique de l'époque, qui attribuait volontiers la propagation aux « fermes à trolls ».
L'explication tient à deux moteurs. La nouveauté : libérées de la contrainte d'exactitude, les fausses nouvelles sont structurellement conçues pour être inédites et surprenantes, et relayer une information novatrice confère le statut social désirable de l'initié. La résonance émotionnelle : l'analyse lexicale montre que le récit factice suscite peur, dégoût et surprise — affects primaires à haut potentiel de mobilisation virale — tandis que l'information véridique, plus terne, suscite tristesse, anticipation et confiance.
Gérald Bronner a décrit avec le concept de « démocratie des crédules » l'effondrement des instances traditionnelles de validation de la vérité au profit d'une horizontalité totale de la diffusion. Sur ce marché dérégulé s'établit une asymétrie décisive : les croyants extrêmes sont animés par des motivations de conviction qui les poussent à consacrer un temps considérable à saturer l'espace numérique, tandis que les esprits rationnels n'ont aucune motivation à militer pour des évidences — la rotondité de la Terre, l'efficacité de la médecine académique.
L'effet est mesurable : sur les trente premiers sites référencés par Google au sujet du monstre du Loch Ness, 78 % en défendent l'existence.
Cette asymétrie est démultipliée par l'architecture algorithmique. Les systèmes de recommandation sont programmés pour capter le temps d'attention afin de maximiser les revenus publicitaires. Or le cerveau humain présente une sensibilité sélective innée aux messages négatifs, menaçants ou indignants — l'attention au danger fut un avantage évolutif. Les récits conspirationnistes exploitent sciemment cette contagion émotionnelle.
S'y ajoutent l'auto-escalade de la confiance — naviguer de lien en lien enferme dans un sillon cognitif étanche où chaque vidéo renforce la croyance initiale — et l'effet de preuve sociale : la probabilité qu'un utilisateur rédige un commentaire négatif ou positif augmente de 25 % si le premier commentaire visible affiche la même orientation.
Les travaux de l'Observatoire de l'écosystème médiatique de l'Université McGill illustrent la concentration du phénomène. Sur X au Canada, une centaine d'influenceurs et de célébrités génèrent à eux seuls 68 % des discours conspirationnistes liés à la méfiance institutionnelle. Ces affirmations infondées comptent pour 90 % des vues enregistrées sur leurs profils et suscitent 87 % des mentions « J'aime » — confirmant la prime accordée par les algorithmes.
Durant la crise COVID, les contenus mensongers ont circulé de manière écrasante sur les réseaux sociaux (88 %), loin devant la télévision (9 %), la presse écrite (8 %) et les sites web indépendants (7 %).
La croyance en une nocivité sanitaire dissimulée par l'État a provoqué des incendies criminels de pylônes de télécommunication, notamment au Royaume-Uni.
Un activiste complotiste a délibérément allumé des feux pour étayer la thèse selon laquelle le réchauffement climatique serait une mise en scène gouvernementale.
Une partie des éleveurs français touchés a refusé l'abattage et contesté la sécurité des vaccins vétérinaires, en s'appuyant sur des rumeurs calquées sur celles de la pandémie.
L'assaut du Capitole marque l'aboutissement politique le plus visible d'un récit conspirationniste électoral, avec une participation identifiée de partisans de QAnon.
L'auteur de l'attentat, Tobias Rathjen, 43 ans, qui a tué neuf personnes issues de l'immigration dans deux bars à chicha avant de tuer sa mère puis lui-même, avait rédigé un manifeste mêlant racisme d'extrême droite et théories conspirationnistes.
Les chercheurs du Radicalisation Awareness Network (UE) soulignent qu'il y a « un long chemin » entre théorie du complot et violence, et que le complotisme peut être un « chemin parallèle » autant qu'un « tremplin » vers la radicalisation.