1945 · Philosophie des sciences
Karl Popper
Dans La Société ouverte et ses ennemis, Popper nomme « théorie conspiratrice de la société » l'opinion selon laquelle expliquer un phénomène social consiste à découvrir les hommes ou les groupes qui ont intérêt à ce qu'il se produise. Il y voit une pseudo-explication qui néglige les effets non intentionnels et le déterminisme historique.
Il ajoute un argument souvent oublié : si les complots existent bel et bien, les théories portant sur des complots concrets sont généralement fausses, parce que les complots réels réussissent rarement complètement et que les conspirateurs profitent rarement durablement de leurs plans. Popper décrit enfin le procédé comme une sécularisation des superstitions antiques : les dieux d'Homère, dont les intrigues expliquaient la guerre de Troie, sont remplacés par les monopoles, les capitalistes ou les sociétés secrètes.
1964 · Histoire politique
Richard Hofstadter
« The Paranoid Style in American Politics », publié dans Harper's Magazine en novembre 1964 et adapté d'une conférence donnée à Oxford l'année précédente, popularise l'idée d'un « style » récurrent de la vie politique américaine : surinterprétation, suspicion excessive, apocalyptisme.
Hofstadter insiste sur deux points que la vulgarisation escamote : ce style n'est ni exclusivement de droite ni exclusivement de gauche, et il traverse toute l'histoire américaine — mouvement anti-maçonnique des années 1820, anti-catholicisme, maccarthysme, John Birch Society. Le trait distinctif n'est pas de voir des complots ici et là, mais d'en percevoir un « vaste » et « gigantesque » comme force motrice exclusive de l'Histoire.
2013 / 2021 · Complotologie
Pierre-André Taguieff
Philosophe et politiste, auteur du Court traité de complotologie (2013) et du « Que sais-je ? » Les Théories du complot (PUF, 2021). Il définit les théories du complot comme des explications naïves — ou supposées telles — s'opposant aux thèses officiellement soutenues, mettant en scène un ou plusieurs groupes agissant en secret pour réaliser un projet de domination, d'exploitation ou d'extermination.
Son hypothèse : le complotisme répond à une demande de sens et de cohérence, et « réenchante le monde », fût-ce pour le peupler de démons. Ses travaux s'inscrivent dans le sillage de Popper, Arendt, Hofstadter et Léon Poliakov.
2003 · Science politique
Michael Barkun
A Culture of Conspiracy pose trois principes : « rien n'arrive par accident », « rien n'est tel qu'il paraît », « tout est lié ». Barkun forge aussi la notion de savoir stigmatisé : une connaissance rejetée par les institutions établies, et que ses tenants revendiquent comme d'autant plus vraie qu'elle est marginalisée.
Il observe que ces théories résistent aux canons traditionnels de la preuve parce qu'elles réduisent des phénomènes complexes à des causes simples.
2019 / 2023 · Veille
Rudy Reichstadt
Fondateur de Conspiracy Watch, membre de la commission Bronner, auteur de L'Opium des imbéciles (2019) et Au cœur du complot (2023). Il propose trois critères cumulatifs : (1) c'est toujours une accusation de complot, acte grave et répréhensible ; (2) une accusation jamais définitivement prouvée, qui se soustrait aux modalités traditionnelles d'administration de la preuve ; (3) une explication « inutile », moins plausible que les schémas explicatifs concurrents — en d'autres termes, une mauvaise théorie.
Reichstadt reconnaît lui-même que l'usage du terme relève parfois d'une accusation hyperbolique qui a plus à voir avec la post-vérité qu'avec la réalité des faits.
2019 · Philosophie
Quassim Cassam
Dans Conspiracy Theories (University of Warwick), Cassam soutient que les « Conspiracy Theories » — avec majuscules — sont d'abord des formes de propagande politique dont la fonction est d'avancer un agenda idéologique. Elles se distinguent des théories ordinaires portant sur des complots par leur caractère spéculatif, contrariant, ésotérique, amateur et auto-scellé (self-sealing).
C'est ce dernier trait qui est décisif : le dispositif est construit pour qu'aucune preuve ne puisse jamais le contredire.