Cent quarante années de scandales du pouvoir en Belgique, du génocide colonial à l'affaire Reynders.
Une chronologie inversée — et la question qu'aucun gouvernement n'a su trancher :
qui rend des comptes, vraiment, dans ce pays ?
Pendant des semaines, nous avons reconstruit cette chronologie à rebours — du gouvernement Arizona de Bart De Wever à la cour brumeuse de Léopold II — en partant d'un postulat dérangeant : les grands scandales belges ne sont pas des accidents. Ils ne sont pas non plus la dépravation occasionnelle d'individus particulièrement malhonnêtes. Ils sont, presque tous, la conséquence prévisible d'une architecture institutionnelle qui dilue les responsabilités, opacifie les flux d'argent public et laisse au temps procédural le soin d'épuiser l'action publique.
L'affaire Reynders révélée en 2024 — un million d'euros transitant en liquide sur le compte ING d'un ministre des Finances pendant douze ans, président de parti, puis commissaire européen à la Justice, sans qu'aucun système d'alerte ne se déclenche — n'est pas un événement isolé. Elle est l'écho contemporain de l'affaire Agusta-Dassault (1988), qui était elle-même l'écho de l'affaire INUSOP (années 1980), elle-même héritière de la corruption violente qui a fait abattre André Cools en 1991 sur un parking de Cointe. La même matrice produit, à intervalles réguliers, les mêmes effets.
Nous avons hiérarchisé ces affaires par gravité — atteintes aux droits humains et coût en vies humaines d'abord, captation financière ensuite, atteintes à l'État de droit, et enfin l'impunité comme indicateur synthétique de la défaillance systémique. Le résultat dérange : sur trente affaires majeures depuis 1980, moins du tiers a débouché sur des condamnations fermes. Moins du dixième a vu un puissant purger une peine effective. Et la Belgique reste, en mai 2026, en non-conformité avec la moitié des recommandations du Conseil de l'Europe en matière de lutte anti-corruption.
Ce dossier est aussi, et peut-être surtout, une enquête sur l'amnésie d'État. Sur la façon dont la commission parlementaire « Passé colonial » a expiré en décembre 2022 sans excuses votées, après deux ans et demi de travaux. Sur les 200 cartons de témoignages à huis clos du dossier Lumumba, scellés au Parlement depuis 2002, encore inaccessibles à la justice qui demande pourtant à juger Étienne Davignon, 89 ans, pour participation à des crimes de guerre. Sur la façon dont nous écrivons l'histoire avec ce que l'État accepte de nous laisser voir — et sur ce qu'il faut en penser.
Nous avons choisi un parti pris assumé : raconter sans tricher, conclure sans hésiter. Le grand public mérite mieux qu'un récit neutralisé. Mais nous l'avons fait sans amalgame : la présomption d'innocence est rappelée pour chaque affaire en cours, les estimations contestées sont signalées, les sources sont citées. Ce dossier est journalistique, pas judiciaire. Il décrit un système ; il ne désigne pas des coupables que la justice n'a pas désignés.
Ce dossier n'épuisera pas son sujet. Mais nous espérons qu'au terme des six chapitres qui suivent, vous aurez en main les outils pour regarder la prochaine affaire — il y en aura une, c'est statistique — non comme une nouvelle anomalie, mais comme un nouveau symptôme d'une pathologie identifiée. Et que vous saurez quoi en exiger.
Nous remontons du présent vers les origines. Vous reconnaîtrez d'abord des affaires familières, puis vous descendrez dans les couches plus anciennes — c'est là que le motif apparaît.
La couverture (que vous lisez) pose le cadre. Cinq chapitres déroulent la matière : l'actualité, la décennie révélatrice, l'impunité longue, le crime fondateur, et le diagnostic.
Nous avançons des conclusions au fil du texte, encadrées comme telles. Vous pouvez les contester. Les faits, eux, sont sourcés. La lecture séquentielle est recommandée mais pas obligatoire.
Chaque chapitre comporte un sommaire local, des renvois vers les autres affaires, et une navigation vers les chapitres précédents et suivants. Le retour à cette couverture est toujours accessible.