É
L'État Impuni · Ch. II
II
Chapitre II sur V · La décennie révélatrice
II

1985 — 2000 : quand la Belgique s'est regardée en face et n'a pas bougé

Période
1985 — 2000
Affaires couvertes
Brabant · Heysel · CCC · Cools · Agusta · INUSOP · KB-Lux · Dutroux · Dioxine
Trait commun
Quinze ans qui ont fait tomber un parti dominant — sans réformer la structure
Temps de lecture
≈ 22 minutes

Avant de plonger dans les affaires une par une, il faut sentir la saturation de la période. Entre 1982 et 1999, en moins de deux décennies, la Belgique a vécu un enchaînement d'événements qui aurait dû — devrait — produire dans n'importe quelle démocratie occidentale un séisme institutionnel durable. Vingt-huit morts sans coupable identifié dans les Tueurs du Brabant. Trente-neuf morts au Heysel. Vingt-sept attentats des Cellules communistes combattantes. Un ministre d'État assassiné. Six fillettes enlevées dont quatre meurent. Le secrétaire général de l'OTAN obligé de démissionner. La plus grande fraude fiscale du XXᵉ siècle. Une crise sanitaire qui contamine la chaîne alimentaire et fait chuter le parti chrétien-démocrate qui avait dominé la Belgique depuis l'après-guerre.

Et pourtant, vingt-six ans plus tard, en 2026, ces affaires se rejouent sous d'autres formes. Nous l'avons vu au chapitre I. Pourquoi ? La question structure tout ce chapitre.

Notre thèse : la décennie 1985-2000 a produit des réformes ciblées mais pas de refonte structurelle. La police a été fusionnée avec la gendarmerie après Dutroux. Le financement public des partis a été régulé après Agusta-Dassault. La sécurité alimentaire a été centralisée (AFSCA) après la dioxine. Chaque scandale a engendré son institution réparatrice. Mais ce que l'État belge n'a pas fait, c'est s'attaquer aux racines communes : la particratie comme système d'allocation des positions de pouvoir, l'opacité du financement politique réel, la perméabilité des cabinets ministériels au lobbying, la lenteur judiciaire structurelle. Toutes choses que nous allons retrouver, identiques, en 2026.

Une année charnière mérite d'être posée d'emblée : 1996. Cette année-là, le juge Connerotte est dessaisi du dossier Dutroux par l'« arrêt spaghetti » de la Cour de cassation — au motif qu'il avait reçu une assiette de spaghettis lors d'un dîner de soutien aux victimes. Le 20 octobre, plus de 300 000 personnes — l'équivalent de 3 % de la population belge — descendent dans les rues de Bruxelles pour la Marche blanche. C'est la plus grande manifestation de l'après-guerre dans le pays. La sociologue Laurie Boussaguet l'analysera plus tard comme un moment de « rupture symbolique » entre l'État et la population. Cette rupture n'a jamais été refermée. Elle est, à notre sens, le fil rouge politique de tout ce qui suit.

Chronologie · 1982 — 1999

Quinze années qui ont ébranlé la Belgique — sans la réformer

1982-85
Les Tueurs du Brabant
28 morts, 20 blessés, principalement dans des supermarchés Delhaize. Enquête jamais résolue. En 2024, l'affaire est rendue imprescriptible — et clôturée provisoirement, sans coupable identifié.
1984-85
Cellules communistes combattantes & Heysel
27 attentats d'extrême gauche (2 morts). Le 29 mai 1985, 39 morts au stade du Heysel à la finale Liverpool-Juventus. Défaillance majeure de la gendarmerie. Sanctions symboliques.
1988-89
Agusta-Dassault — les commissions
Achat de 46 hélicoptères Agusta et modernisation des F-16 par Dassault. Plus de 170 millions de francs belges de pots-de-vin versés aux partis socialistes. L'affaire éclatera en 1991.
1991
Assassinat d'André Cools
Le 18 juillet, le ministre d'État socialiste est abattu sur un parking de Cointe-Liège. Deux Tunisiens exécutants seront condamnés. Le mobile profond (querelles internes au PS liégeois) n'est jamais judiciairement tranché.
1995-96
L'affaire Dutroux commence
Julie Lejeune et Mélissa Russo enlevées en juin 1995. An Marchal et Eefje Lambrecks en août 1995. Sabine Dardenne en mai 1996. Laetitia Delhez en août 1996. Marc Dutroux est arrêté le 13 août 1996.
1996
L'arrêt spaghetti, puis la Marche blanche
14 octobre : le juge Connerotte est dessaisi par la Cour de cassation. 20 octobre : 300 000 à 385 000 personnes manifestent à Bruxelles — 3 % de la population. La plus grande mobilisation belge de l'après-guerre.
1996
INUSOP condamné
L'institut de sondage ULB-VUB servait à recycler des fonds publics vers le PS. Guy Coëme et sept autres condamnés à des peines avec sursis. La CEDH condamnera ultérieurement la Belgique pour défaut de procès équitable.
1996-2013
KB-Lux — la plus grande fraude fiscale du XXᵉ siècle
400 millions d'euros (16 milliards de francs belges) de fraude via la Kredietbank. Enquête démarrée en 1996. En 2010, les 14 prévenus blanchis sur vices de procédure. Aucun examen au fond.
1998
Condamnations Agusta-Dassault
23 décembre : la Cour de cassation condamne Willy Claes (3 ans avec sursis), Guy Coëme, Guy Spitaels, Serge Dassault (2 ans avec sursis). Claes avait déjà démissionné de son poste de secrétaire général de l'OTAN en 1995.
1998
Évasion de Dutroux, démission de ministres
23 avril : Dutroux s'évade brièvement. Les ministres Stefaan De Clerck (Justice) et Johan Vande Lanotte (Intérieur) démissionnent. La fusion police-gendarmerie sera votée en 2001.
1999
La crise de la dioxine
28 mai : la VRT révèle la contamination PCB-dioxine de la chaîne alimentaire. 1er juin : démission des ministres Colla (Santé) et Pinxten (Agriculture). En juin, le CVP perd la première place qu'il occupait depuis 1958.
01
1995 — 2004 · perpétuité confirmée

L'affaire Dutroux — six enfants enlevés, une justice en miettes

Quatre fillettes mortes. Deux survivantes. Une commission d'enquête parlementaire qui révèle l'inimaginable : ce n'est pas seulement Dutroux qui a failli — c'est l'État belge tout entier.

Période des faits
1995 — 1996
6 victimes : 4 mortes, 2 survivantes
Marche blanche
300 000+
manifestants — 3% de la population
Commissions parlementaires
Dutroux I (1997) · II (2004)
Présidée par Marc Verwilghen (VLD)
Verdict
Perpétuité (Dutroux)
Nihoul acquitté des faits les plus graves

Ce que personne n'oublie

L'affaire Dutroux ne se résume pas à un homme. C'est aussi — surtout — une chaîne ininterrompue de défaillances institutionnelles. Le fax du 7 juillet 1995, où la gendarmerie de Charleroi signalait que Dutroux préparait des enlèvements d'enfants, n'avait pas été lu par la police judiciaire. Les deux services se faisaient la guerre. Dutroux était déjà condamné en 1989 pour viols et enlèvements de mineures, libéré bien plus tôt que prévu. Les caves de sa maison de Marcinelle n'ont pas été perquisitionnées correctement alors qu'on y entendait des cris. Julie et Mélissa, retrouvées mortes en août 1996, étaient — selon les enquêteurs — encore vivantes au moment des perquisitions ratées.

L'opinion publique apprend tout cela par bribes, dans une presse qui s'engouffre dans le scandale. Le 13 août 1996, Dutroux est arrêté et Sabine Dardenne, séquestrée depuis 80 jours, est sauvée. Laetitia Delhez, enlevée deux jours plus tôt, est libérée vivante. Les deux survivantes diront, plus tard, à quel point la police était proche d'elles depuis des semaines.

L'arrêt spaghetti

Le 14 octobre 1996, la Cour de cassation prononce ce qui restera dans la mémoire collective comme l'« arrêt spaghetti ». Le juge d'instruction Jean-Marc Connerotte, qui menait l'affaire avec une rapidité et une efficacité saluées par les familles, est dessaisi. Motif : il a assisté à un dîner de soutien aux victimes où il a reçu un stylo et une assiette de spaghettis. La Cour estime cela suffisant pour invoquer une apparence de partialité.

L'argument juridique se discute. Mais l'effet politique est dévastateur. Pour des millions de Belges, l'État vient de retirer le seul juge qui montrait des résultats. La conclusion populaire est immédiate : « Ils protègent quelqu'un. » Cette phrase nourrira pendant trente ans toutes les théories de réseau pédocriminel protégé, dont l'enquête judiciaire n'a jamais établi l'existence — mais dont la croyance populaire, elle, perdure.

La Marche blanche

Le 20 octobre 1996, six jours après l'arrêt spaghetti, plus de 300 000 personnes — certaines estimations vont jusqu'à 385 000 — convergent vers Bruxelles. C'est, et de loin, la plus grande mobilisation populaire de la Belgique d'après-guerre. La sociologue Laurie Boussaguet (Université de Rouen) la qualifiera plus tard de moment où « plus de 3 % de la population belge » s'est rassemblée. Les manifestants ne réclament pas la peine de mort. Ils ne réclament rien de spécifiquement répressif. Ils demandent que la justice fonctionne. Que les commissaires d'enquête fassent leur travail. Que la police soit réformée.

La commission d'enquête parlementaire présidée par Marc Verwilghen (VLD), publiée en 1997, fournit aux familles une partie de ce qu'elles attendaient : un constat officiel des « manquements policiers et judiciaires » graves. La guerre police-gendarmerie est documentée, le fax du 7 juillet 1995 exhumé, les rétentions d'information identifiées. La fusion police-gendarmerie en police intégrée à deux niveaux sera votée en 2001. Child Focus, créé en 1998, deviendra la référence européenne de la recherche d'enfants disparus.

La Marche blanche de 1996 réclamait que la justice fonctionne. Trente ans plus tard, dans l'affaire Chovanec, elle ne fonctionne toujours pas. Notre lecture

Ce qui n'a pas été fait

L'affaire Dutroux a transformé la police belge. Elle n'a pas transformé la culture institutionnelle qui avait permis les défaillances. La commission Dutroux II en 2004 — convoquée après les premières années du procès, où Michel Nihoul avait été acquitté des faits les plus graves — n'a produit aucune réforme structurelle majeure. La question du réseau, du « commanditaire », n'a jamais été judiciairement tranchée. Et le sentiment populaire selon lequel quelque chose a été couvert reste, en 2026, vivace.

Ce sentiment-là n'est pas anodin. Il est ce qui, plus que toute autre chose, a entamé durablement la confiance des citoyens dans la justice belge. Le politologue Pascal Delwit (ULB) parle d'une « délégitimation post-Dutroux » dont les conséquences se mesurent encore aujourd'hui dans tous les sondages d'opinion sur le rapport au politique.

Faille révélée
Quand une commission parlementaire documente les défaillances mais que la culture institutionnelle qui les a produites reste inchangée, le scandale se rejoue. Trente ans après Dutroux, les rétentions d'information, les guerres de service, les enquêtes mal menées sont toujours possibles — Chovanec en est l'illustration.
L'année charnière
1996

L'année où le juge Connerotte est dessaisi, où la Marche blanche rassemble 3 % de la population, où INUSOP est condamné, où l'enquête KB-Lux commence — et où, malgré tout cela, rien ne change durablement.

02
1988 — 1998 · condamnations en cassation

Agusta-Dassault — comment les marchés publics ont financé les partis

170 millions de francs belges de pots-de-vin versés aux partis socialistes par deux industriels de la défense, pour deux marchés publics. Le secrétaire général de l'OTAN devra démissionner.

Période
1988 — 1998
10 ans entre les faits et le verdict
Pots-de-vin
170 M FB
111 M au SP flamand · 49 M au PS
Condamnés
Claes · Coëme · Spitaels · Dassault
Tous : 2 à 3 ans avec sursis
Effet politique
Démission Claes/OTAN
20 octobre 1995

Deux marchés, une même mécanique

En 1988, la Belgique achète 46 hélicoptères Agusta A.109 pour son armée. En 1989, elle modernise sa flotte de F-16 dans un contrat passé avec Dassault. Les deux décisions sont, formellement, prises dans le respect des procédures. Mais elles s'accompagnent d'un flux financier parallèle qui, dans les années qui suivent, sera méthodiquement reconstitué par les enquêteurs.

Selon la décision de la Cour de cassation du 23 décembre 1998, plus de 170 millions de francs belges de commissions occultes ont été versées aux partis socialistes — environ 111 millions au SP flamand et 49 millions au PS francophone. L'argent transite par des sociétés-écrans, des comptes à l'étranger, des paiements en liquide.

L'affaire éclate par la mort

Le scandale n'a probablement jamais été destiné à devenir public. C'est l'assassinat d'André Cools le 18 juillet 1991 qui ouvre la voie. Cools, ministre d'État, ancien vice-Premier ministre, ancien président du PS, connaissait — c'est la thèse soutenue par plusieurs enquêteurs — des éléments du dossier. Son assassinat sur un parking de Cointe-Liège a déclenché une enquête qui, de fil en aiguille, allait remonter jusqu'aux marchés Agusta-Dassault. Les deux exécutants tunisiens seront condamnés. Le commanditaire profond reste, à ce jour, inconnu. Alain Van der Biest, ex-ministre PS protégé de Cools, se suicide en cours d'enquête.

Le sommet de l'OTAN tombe

Willy Claes était devenu, en septembre 1994, secrétaire général de l'OTAN. Quand son nom apparaît dans le dossier Agusta-Dassault, l'Alliance atlantique est embarrassée. Le 20 octobre 1995, Claes démissionne. C'est la première — et à ce jour seule — démission d'un secrétaire général de l'OTAN pour des raisons judiciaires.

Trois ans plus tard, le 23 décembre 1998, la Cour de cassation prononce les verdicts. Willy Claes : 3 ans avec sursis. Guy Coëme : 2 ans avec sursis. Guy Spitaels : 2 ans avec sursis. Serge Dassault (du groupe français) : 2 ans avec sursis. Aucune peine ferme. La CEDH constatera ultérieurement, dans des arrêts de 2000 et 2005, que la procédure devant la Cour de cassation — en l'absence d'une loi d'application de l'article 103 de la Constitution belge — avait violé pour les non-ministres l'article 6.1 de la Convention européenne (droit à un procès équitable).

Trois ans avec sursis pour avoir orchestré 170 millions de francs de corruption d'État. La sanction est si symbolique qu'elle valide presque le système. Notre lecture

L'angle systémique

Agusta-Dassault a, paradoxalement, été présenté comme un succès judiciaire belge. Quatre figures politiques majeures condamnées par la plus haute cour du pays. Un secrétaire général de l'OTAN obligé de démissionner. Le message officiel : « Voyez, la justice fonctionne, même contre les puissants. » Cette lecture est trompeuse.

Trois éléments la contredisent. Premièrement, les peines (toutes avec sursis) sont si faibles qu'elles n'ont produit aucun effet réel sur les condamnés — Coëme et Spitaels resteront actifs politiquement après. Deuxièmement, l'argent perçu par les partis n'a jamais été intégralement restitué. Troisièmement, et c'est le plus important, la loi belge sur le financement public des partis adoptée en 1989 (et complétée dans les années suivantes) a légalisé ce que les partis cherchaient avant à obtenir de manière occulte : un financement public substantiel et garanti. La corruption violente du début des années 1990 (Cools) a cédé la place à un financement public massif — et toujours peu transparent, comme nous le verrons au chapitre III avec Publifin.

Faille révélée
Quand l'État belge transforme la corruption en financement public légal sans imposer simultanément les contrôles correspondants, il signe la naissance d'une particratie subventionnée. Le scandale Agusta n'a pas guéri le mal — il a précipité sa mutation.
03
1996 — 2013 · prévenus blanchis sur vices de procédure

KB-Lux — la plus grande fraude fiscale du XXᵉ siècle, jamais jugée au fond

400 millions d'euros de fraude orchestrés par la Kredietbank via sa filiale luxembourgeoise. Quatorze ans d'enquête. Quatorze prévenus. Un verdict : irrecevable.

Montant estimé
400 M€
16 milliards de FB
Durée de l'enquête
17 ans
1996 — 2013
Prévenus
14 (dont D. Wigny, R. Vermeiren, E. Verwilghen)
Dirigeants de la Kredietbank
Verdict
Irrecevable
Procédure annulée en 2010, confirmée 2013

La mécanique back-to-back

Le dispositif mis en place par la Kredietbank — devenue KBC après fusion — et sa filiale luxembourgeoise KB-Lux était d'une efficacité opérationnelle remarquable. Des clients belges fortunés ouvraient un compte au Luxembourg. Y déposaient des sommes — souvent en liquide, souvent par valise. Cet argent revenait ensuite en Belgique sous forme de « prêts » accordés par la banque luxembourgeoise. Sur le papier : un endettement bancaire normal, déductible fiscalement. En réalité : la restitution discrète de capitaux jamais déclarés.

Les estimations finales font état d'environ 400 millions d'euros de fraude fiscale, soit 16 milliards de francs belges à l'époque. C'est, à notre connaissance, la plus grande fraude fiscale jamais documentée en Belgique au XXᵉ siècle.

L'enquête, et l'épuisement

L'enquête démarre en 1996 sous l'autorité du juge Jean-Claude Leys. Elle s'étend sur des années. Les listings de clients, les sociétés-écrans, les flux interbancaires sont reconstitués. Le procès s'ouvre finalement en octobre 2009, treize ans après le début de l'instruction.

Et puis, en décembre 2010, la cour d'appel de Bruxelles déclare les poursuites irrecevables. Motif : « déloyauté » du juge d'instruction (pressions sur témoins, pièces obtenues illégalement). En 2013, la Cour de cassation confirme. Les quatorze prévenus sont blanchis — au sens propre comme au figuré — sur vices de procédure.

L'affaire n'a jamais été examinée au fond. La question de savoir si oui ou non la Kredietbank avait orchestré cette fraude n'a jamais été tranchée juridiquement. La présomption d'innocence joue donc en faveur des prévenus, c'est conforme aux principes du droit. Mais le résultat institutionnel est, lui, dévastateur : la plus grande fraude fiscale du siècle se solde par une absence totale de sanction pénale.

Quand 400 millions d'euros de fraude s'évaporent sur des vices de procédure, ce n'est pas la justice qui a échoué. C'est la stratégie de défense qui a réussi. Notre lecture

L'angle systémique

KB-Lux est l'archétype de l'impunité par épuisement procédural — un motif que nous retrouverons au chapitre III dans Fortis (prescription en 2020), Calice (perquisitions annulées en 2010), Kazakhgate (transaction pénale en 2011). Le mécanisme est le suivant : la complexité du dossier impose une instruction longue ; les défenseurs disposent de moyens financiers considérables pour exploiter chaque imperfection procédurale ; le standard de preuve exige une parfaite régularité ; au bout de quinze ou vingt ans, la moindre faille rend tout l'édifice fragile ; et l'impunité devient inévitable.

Ce n'est pas une défaillance individuelle. C'est un effet structurel du système judiciaire belge appliqué aux affaires complexes. La Cour des comptes, dans ses rapports successifs, a souligné l'engorgement des chambres correctionnelles spécialisées en matière financière. Les magistrats compétents sont peu nombreux ; les délais s'allongent ; les défendeurs s'organisent.

Faille révélée
Le droit belge protège — c'est bien — la régularité procédurale. Mais quand cette protection se transforme, dans les affaires lourdes, en échappatoire systématique pour les défendeurs disposant de moyens, ce n'est plus l'État de droit qui s'affirme. C'est l'inégalité d'accès au droit qui devient structurelle.
04
1991 — 1996 · Cools assassiné · INUSOP condamné

Cools & INUSOP — quand le PS liégeois se nourrit de l'argent public

Un ministre d'État abattu en pleine rue. Un institut de sondage qui recycle des fonds publics vers un parti. Deux dossiers, une même matrice : la captation organisée des ressources de l'État par une fédération régionale.

Assassinat Cools
18 juil. 1991
Parking de Cointe, Liège
Suicide Van der Biest
2002
Ex-ministre PS, protégé de Cools
Condamnés INUSOP
G. Coëme + 7 autres
Peines avec sursis · CEDH 2005
Commanditaire Cools
Inconnu à ce jour
35 ans après les faits

Le ministre d'État abattu

André Cools n'était pas un homme politique anodin. Né en 1927, il avait été vice-Premier ministre, ministre du Budget, président du PS, et restait, en 1991, ministre d'État — titre honorifique réservé aux figures les plus influentes du régime. Il connaissait, depuis des décennies, tous les mécanismes du financement politique réel en Belgique. Et notamment ceux du PS liégeois — sa fédération.

Le 18 juillet 1991, à 7 h 22, il est abattu de deux balles devant le garage de son appartement à Cointe-Liège, en présence de sa compagne. Les enquêteurs identifieront, des années plus tard, deux exécutants tunisiens — Abdelmajid Aïssaoui et Richard Taxquet — qui seront condamnés. La piste mène à Alain Van der Biest, ex-ministre PS protégé de Cools, qui aurait commandité l'assassinat dans un règlement de compte interne au PS liégeois lié au dossier Agusta. Van der Biest se suicide en 2002, en cours d'enquête. Le commanditaire profond n'est jamais judiciairement tranché.

INUSOP — l'institut capteur

Parallèlement, l'enquête révèle l'existence d'un mécanisme moins violent mais plus systématique : l'INUSOP, institut de sondages lié à l'ULB et à la VUB, servait en réalité à recycler des fonds publics vers le PS. Des études surpayées, des prestations partiellement fictives, des marchés publics dirigés. La technique préfigure exactement ce que sera, vingt-cinq ans plus tard, le système Publifin-Nethys à Liège (chapitre III).

En 1996, Guy Coëme (déjà mis en cause dans Agusta-Dassault) et sept autres prévenus sont condamnés pour leur rôle dans INUSOP — peines avec sursis et déchéance partielle des droits civils et politiques. En 2005, la Cour européenne des droits de l'homme condamne la Belgique pour avoir privé certains prévenus d'un procès équitable, là encore en raison de l'absence d'une loi d'application de l'article 103 de la Constitution.

L'angle systémique

Cools et INUSOP, lus ensemble, donnent à voir le modèle du PS liégeois historique : une fédération politique intégrée à une économie locale, irriguée par des flux d'argent public canalisés via des structures hybrides (instituts, intercommunales, sociétés mixtes), capable de recourir à la violence physique pour résoudre ses conflits internes. Ce modèle, dont l'historien Wim Vermeersch a documenté la généalogie depuis l'immédiat après-guerre, n'a pas disparu avec la mort de Cools.

Il a muté. La violence physique a cédé la place à la prédation organisée et légalisée — celle que nous verrons à l'œuvre chez Publifin-Nethys au chapitre III, avec Stéphane Moreau touchant 960 000 euros bruts par an et 11,6 millions d'euros d'« indemnité de rétention » à son départ. La continuité est biographique : plusieurs des cadres du PS liégeois de 2010-2020 ont fait leurs débuts dans la fédération du temps de Cools.

Faille révélée
La territorialisation politique du PS liégeois — fédération autonome, ressources contrôlées, économie locale intégrée — n'a pas été démantelée après Cools. Elle s'est institutionnalisée sous d'autres formes. Le scandale Publifin de 2017 en est la continuation directe.
05
1982 — 1985 · enquête clôturée provisoirement en 2024

Les Tueurs du Brabant — 28 morts, 40 ans, aucun coupable

Deux vagues d'attaques contre des supermarchés Delhaize. Une violence si gratuite qu'elle n'a jamais pu être expliquée par le seul mobile crapuleux. Les pistes mènent toutes vers les marges sécuritaires de l'État — et toutes ont été enterrées.

Période des attaques
1982 — 1985
Brabant flamand & wallon · Hainaut
Bilan humain
28 morts
+ 20 blessés graves
Coupables identifiés
Aucun, après 40 ans
Plus grande enquête criminelle belge
Statut en 2026
Imprescriptible — clôturée provisoirement
Parquet fédéral, juin 2024

Une violence sans signature

Entre 1982 et 1985, un groupe armé attaque, principalement, des supermarchés Delhaize. Les modes opératoires sont identiques : arrivée en force, tirs immédiats, prise de fond de caisse, fuite organisée. Vingt-huit personnes sont tuées — souvent abattues sans nécessité criminelle, parfois à bout portant alors qu'elles ne représentaient aucun obstacle. La violence est si gratuite que les enquêteurs, dès les premières années, écartent l'hypothèse du seul mobile crapuleux. Le butin total cumulé sur l'ensemble des attaques est dérisoire au regard du nombre de morts.

Les pistes qui dérangent

Plusieurs pistes ont été ouvertes. La principale, soutenue par plusieurs enquêteurs successifs et par des publications académiques, mène à l'extrême droite belge des années 1980 — et plus précisément au Westland New Post, organisation néo-nazie qui avait été pénétrée par les services de la Sûreté de l'État. Une autre piste évoque un « Gladio belge » — c'est-à-dire un réseau stay-behind de l'OTAN — qui aurait organisé ou couvert ces attaques dans une logique de « stratégie de la tension » visant à justifier un renforcement de l'État sécuritaire.

Aucune de ces pistes n'a abouti à des inculpations confirmées. Le commissaire Delmotte, qui défendait l'hypothèse d'une manipulation d'État, est écarté de l'enquête en 1984. Plusieurs témoins clés sont morts dans des circonstances inexpliquées dans les années 1990 et 2000.

Le verrou de 2024

En mars 2024, la loi rend l'affaire imprescriptible — réponse à des décennies de mobilisation des familles de victimes. Mais trois mois plus tard, le 28 juin 2024, le parquet fédéral et la juge d'instruction Martine Michel annoncent qu'aucun nouvel acte d'enquête ne peut être posé. L'enquête est « provisoirement clôturée ». Les archives restent ouvertes pour l'éternité ; les enquêteurs n'ont plus rien à y faire.

Quand un État ne parvient pas, en quarante ans, à identifier les responsables de 28 meurtres sur son propre sol, ce n'est plus une enquête qui échoue. C'est une histoire qui se cache. Notre lecture

L'angle systémique

Les Tueurs du Brabant sont, à ce jour, le plus grand échec investigatif de l'histoire judiciaire belge. Trois explications possibles, non exclusives : (a) défaillance technique due aux moyens d'enquête des années 1980 et à la rivalité police-gendarmerie ; (b) protection institutionnelle de certains auteurs ou complices liés aux services de sécurité ; (c) destruction délibérée de preuves aux moments charnières (1984 quand Delmotte est écarté, 1985 quand les attaques cessent brutalement, 1990-2000 quand certains témoins meurent).

L'État belge a connu, pendant les années 1980-1990, plusieurs scandales de pénétration de ses services de sécurité par l'extrême droite. Westland New Post, Sûreté de l'État, gendarmerie : les preuves d'une porosité existent et sont documentées. L'affaire Chovanec (chapitre I, 2020) montre que cette porosité n'est pas totalement éteinte. Quand un policier fait le salut nazi en cellule trente-cinq ans après le Brabant, ce n'est pas une simple bavure individuelle ; c'est la trace d'une culture qui n'a jamais été entièrement déracinée.

Faille révélée
L'État belge n'a jamais été capable de juger ses propres marges sécuritaires. Quand les pistes mènent à des hommes en uniforme ou à des informateurs des services, l'enquête s'épuise. Quarante ans après, l'impunité du Brabant est devenue un test permanent de la souveraineté judiciaire belge — un test que la Belgique a perdu.
06
Mai-juin 1999 · chute du CVP après 41 ans

La crise de la dioxine — un scandale sanitaire qui fait tomber un système

Une contamination PCB-dioxine de la chaîne alimentaire belge, révélée à deux semaines des élections. Le CVP, parti dominant depuis 1958, perd la première place. La sécurité alimentaire belge se réorganise en urgence.

Révélation
28 mai 1999
VRT, à 2 semaines des élections
Démissions
1er juin 1999
Min. Colla (SP, Santé) · Pinxten (CVP, Agri.)
Effet politique
CVP relégué dans l'opposition
Pour la 1ère fois depuis 1958
Réforme
AFSCA, 2000
Agence fédérale sécurité alimentaire

Quand un poulet fait tomber un parti

Le 28 mai 1999, à deux semaines des élections législatives, la VRT révèle que la chaîne alimentaire belge est contaminée. Des huiles industrielles contenant du PCB et de la dioxine ont été incorporées dans des aliments pour bétail produits par les sociétés Verkest (Deinze) et Fogra. Poulets, œufs, viande de porc : la contamination est massive. Des millions de volailles devront être abattues. Les marchés européens et internationaux ferment leurs frontières aux exportations belges.

Le scandale n'est pas seulement sanitaire. Il est aussi administratif : il devient rapidement clair que le gouvernement avait été informé de la contamination plusieurs semaines avant la révélation publique, et qu'il avait choisi de ne pas alerter immédiatement les consommateurs et l'Union européenne. Bruxelles apprend la contamination par les services de la Commission, à la lecture des dépêches d'agence.

Le 1er juin 1999, les ministres Marcel Colla (SP, Santé) et Karel Pinxten (CVP, Agriculture) démissionnent. Treize jours plus tard, le 13 juin, les élections législatives confirment le séisme : le CVP (chrétiens-démocrates flamands) perd la première place qu'il occupait sans discontinuer depuis 1958. C'est, comme l'écrira plus tard le journaliste Marc Sirlereau (RTBF, 2023), « le scandale qui va faire tomber le parti qui incarnait l'État Belgique ».

Verhofstadt I et la refondation sanitaire

Le gouvernement Verhofstadt I (libéraux-socialistes-verts), formé à l'été 1999, est explicitement présenté comme un gouvernement de rupture avec « l'État CVP ». Il crée en 2000 l'AFSCA (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire), institution intégrée qui rassemble les compétences précédemment dispersées entre plusieurs administrations. L'AFSCA deviendra, et reste en 2026, l'une des agences les plus respectées de l'État belge.

Sur le plan judiciaire, les procès traîneront des années. En 2011, la cour d'appel de Gand condamne Jan et Lucien Verkest à deux ans dont la moitié avec sursis. Une étude de Nik Van Larebeke (UGent, 2015) attribue à la contamination 20 000 cas de cancer supplémentaires chez les femmes, 22 000 cas de diabète et 24 000 cas d'hypertension. Le coût humain réel de la dioxine est donc bien plus élevé que ce que les chiffres économiques de 1999 laissaient entendre.

La dioxine montre qu'un scandale sanitaire peut faire tomber un parti — mais ne réforme la matrice institutionnelle que sur le segment qu'il a directement attaqué. Notre lecture

L'angle systémique

La crise de la dioxine est, paradoxalement, le scandale belge des trente dernières années qui a produit la réforme la plus efficace : l'AFSCA fonctionne, elle est respectée, et elle a sans doute évité depuis vingt-cinq ans plusieurs crises sanitaires comparables. Pourquoi ? Notre lecture : parce que la crise a frappé directement les intérêts économiques exportateurs de la Belgique. Le coût économique a été massif et immédiat. La pression internationale a été énorme. La réforme s'est imposée sans laisser le temps à la culture institutionnelle de résister.

Le contraste avec d'autres scandales est éclairant. Quand la pression internationale est forte et immédiate (dioxine 1999), la Belgique sait réformer. Quand elle est diffuse ou tardive (PFAS depuis 2006, abus sexuels dans l'Église depuis 2010, financement politique depuis Agusta), elle ne réforme qu'à la marge. L'État belge est capable d'agir, mais il faut une crise d'export pour le forcer.

Faille révélée — par défaut
La dioxine est l'exception qui confirme la règle. Elle montre que la Belgique peut réformer quand la pression internationale économique est immédiate. Toutes les autres crises de ce dossier — y compris les plus graves humainement — n'ont pas eu cet effet. L'export prime sur les droits humains, dans la dynamique réformatrice belge.

— synthèse du chapitre II —

Quinze années qui auraient dû tout changer. Et qui n'ont changé que ce qu'il a bien fallu changer.

Récapitulons. Entre 1982 et 1999, la Belgique a connu : les Tueurs du Brabant (28 morts sans coupable), le Heysel (39 morts), les CCC (27 attentats), l'assassinat de Cools, l'affaire Dutroux et la Marche blanche, INUSOP, Agusta-Dassault, KB-Lux, et la crise de la dioxine. Neuf événements majeurs en moins de vingt ans. Le pays a vu son secrétaire général de l'OTAN tomber, son ministre d'État abattu, ses enfants enlevés, sa chaîne alimentaire contaminée, son parti dominant écarté.

Qu'a-t-il, concrètement, réformé ? Trois choses sérieusement : la fusion police-gendarmerie (loi de 2001, conséquence de Dutroux) ; la sécurité alimentaire centralisée à l'AFSCA (2000, conséquence de la dioxine) ; le financement public légal des partis (lois successives de 1989-1999, conséquence d'Agusta). Une chose à moitié : Child Focus, qui fonctionne très bien mais ne couvre qu'un segment du problème. Rien sur : la transparence des cabinets ministériels, le contrôle des intercommunales, l'indépendance fonctionnelle des organes anti-corruption, l'imprescriptibilité des crimes graves contre l'État, la culture extrême-droite dans certains corps sécuritaires, et la justice financière complexe.

Le motif est consistant. L'État belge réforme ce qu'il est forcé de réformer. Quand la pression vient de l'export (dioxine), de l'opinion publique massive (Dutroux et la Marche blanche), ou des partenaires internationaux (OTAN avec Claes), il agit. Quand la pression est diffuse ou interne (financement politique, particratie, justice lente), il s'abstient. C'est, en un mot, un État qui ne se réforme pas spontanément.

Ce diagnostic explique le chapitre III. Toutes les affaires que nous y traiterons — Calice (Église), Fortis (banque), Kazakhgate (oligarques), Publifin (intercommunale), Carolorégienne (logements sociaux) — sont des continuations directes de ce qui n'a pas été réformé dans les années 1990. Quand on ne s'attaque pas à la matrice, on en récolte les fruits dans la décennie suivante.

— Fin du chapitre II. Le chapitre III suit immédiatement.