L'affaire Dutroux — six enfants enlevés, une justice en miettes
Quatre fillettes mortes. Deux survivantes. Une commission d'enquête parlementaire qui révèle l'inimaginable : ce n'est pas seulement Dutroux qui a failli — c'est l'État belge tout entier.
Ce que personne n'oublie
L'affaire Dutroux ne se résume pas à un homme. C'est aussi — surtout — une chaîne ininterrompue de défaillances institutionnelles. Le fax du 7 juillet 1995, où la gendarmerie de Charleroi signalait que Dutroux préparait des enlèvements d'enfants, n'avait pas été lu par la police judiciaire. Les deux services se faisaient la guerre. Dutroux était déjà condamné en 1989 pour viols et enlèvements de mineures, libéré bien plus tôt que prévu. Les caves de sa maison de Marcinelle n'ont pas été perquisitionnées correctement alors qu'on y entendait des cris. Julie et Mélissa, retrouvées mortes en août 1996, étaient — selon les enquêteurs — encore vivantes au moment des perquisitions ratées.
L'opinion publique apprend tout cela par bribes, dans une presse qui s'engouffre dans le scandale. Le 13 août 1996, Dutroux est arrêté et Sabine Dardenne, séquestrée depuis 80 jours, est sauvée. Laetitia Delhez, enlevée deux jours plus tôt, est libérée vivante. Les deux survivantes diront, plus tard, à quel point la police était proche d'elles depuis des semaines.
L'arrêt spaghetti
Le 14 octobre 1996, la Cour de cassation prononce ce qui restera dans la mémoire collective comme l'« arrêt spaghetti ». Le juge d'instruction Jean-Marc Connerotte, qui menait l'affaire avec une rapidité et une efficacité saluées par les familles, est dessaisi. Motif : il a assisté à un dîner de soutien aux victimes où il a reçu un stylo et une assiette de spaghettis. La Cour estime cela suffisant pour invoquer une apparence de partialité.
L'argument juridique se discute. Mais l'effet politique est dévastateur. Pour des millions de Belges, l'État vient de retirer le seul juge qui montrait des résultats. La conclusion populaire est immédiate : « Ils protègent quelqu'un. » Cette phrase nourrira pendant trente ans toutes les théories de réseau pédocriminel protégé, dont l'enquête judiciaire n'a jamais établi l'existence — mais dont la croyance populaire, elle, perdure.
La Marche blanche
Le 20 octobre 1996, six jours après l'arrêt spaghetti, plus de 300 000 personnes — certaines estimations vont jusqu'à 385 000 — convergent vers Bruxelles. C'est, et de loin, la plus grande mobilisation populaire de la Belgique d'après-guerre. La sociologue Laurie Boussaguet (Université de Rouen) la qualifiera plus tard de moment où « plus de 3 % de la population belge » s'est rassemblée. Les manifestants ne réclament pas la peine de mort. Ils ne réclament rien de spécifiquement répressif. Ils demandent que la justice fonctionne. Que les commissaires d'enquête fassent leur travail. Que la police soit réformée.
La commission d'enquête parlementaire présidée par Marc Verwilghen (VLD), publiée en 1997, fournit aux familles une partie de ce qu'elles attendaient : un constat officiel des « manquements policiers et judiciaires » graves. La guerre police-gendarmerie est documentée, le fax du 7 juillet 1995 exhumé, les rétentions d'information identifiées. La fusion police-gendarmerie en police intégrée à deux niveaux sera votée en 2001. Child Focus, créé en 1998, deviendra la référence européenne de la recherche d'enfants disparus.
La Marche blanche de 1996 réclamait que la justice fonctionne. Trente ans plus tard, dans l'affaire Chovanec, elle ne fonctionne toujours pas.
Ce qui n'a pas été fait
L'affaire Dutroux a transformé la police belge. Elle n'a pas transformé la culture institutionnelle qui avait permis les défaillances. La commission Dutroux II en 2004 — convoquée après les premières années du procès, où Michel Nihoul avait été acquitté des faits les plus graves — n'a produit aucune réforme structurelle majeure. La question du réseau, du « commanditaire », n'a jamais été judiciairement tranchée. Et le sentiment populaire selon lequel quelque chose a été couvert reste, en 2026, vivace.
Ce sentiment-là n'est pas anodin. Il est ce qui, plus que toute autre chose, a entamé durablement la confiance des citoyens dans la justice belge. Le politologue Pascal Delwit (ULB) parle d'une « délégitimation post-Dutroux » dont les conséquences se mesurent encore aujourd'hui dans tous les sondages d'opinion sur le rapport au politique.