Publifin / Nethys — le système Moreau et l'intercommunale-holding
Une intercommunale liégeoise détenue par 75 communes, transformée en holding financière privée. Des rémunérations à sept chiffres, des « comités de secteur » fictifs, et 18,6 millions d'euros d'indemnités au départ.
L'intercommunale, et son évasion
Publifin — devenue Enodia puis Nethys après tentative de rebranding — est, à l'origine, une intercommunale. C'est-à-dire une structure publique détenue, dans son cas, à plus de 99 % par la Province de Liège et 75 communes wallonnes. Sa mission : gérer les participations publiques dans les secteurs de l'énergie, des télécoms, des médias. À ce titre, elle aurait dû fonctionner comme un organisme parapublic transparent, soumis au contrôle de la Cour des comptes et des conseils communaux.
Sous la direction de Stéphane Moreau — bourgmestre PS d'Ans, administrateur délégué de Nethys — l'intercommunale a évolué dans la direction inverse. La création de filiales en cascade (Nethys, VOO, Win, et plusieurs dizaines d'autres entités), constituées en droit privé, a permis de soustraire l'essentiel de l'activité économique au régime du droit public. Plus de marchés publics, plus de contrôle de tutelle effectif, plus de transparence des rémunérations. La structure publique avait, légalement, muté en holding financière privée.
Les comités de secteur, et les jetons fantômes
Le scandale éclate en décembre 2016, quand Cédric Halin, conseiller cdH au sein de l'intercommunale, dénonce dans Le Vif l'existence de « comités de secteur » — instances internes de Publifin où des dizaines d'élus locaux percevaient de très généreux jetons de présence pour des réunions qui, soit n'avaient pas eu lieu, soit étaient expédiées en quelques minutes. La pratique avait coûté plusieurs millions d'euros sur plusieurs années aux finances de l'intercommunale, et donc, in fine, aux communes membres.
Les chiffres de rémunération qui sortent ensuite stupéfient l'opinion. Selon Le Vif, Stéphane Moreau percevait 960 000 euros bruts par an en tant qu'administrateur délégué de Nethys. Son bras droit Daniel Weekers, environ 600 000 euros via une structure d'optimisation fiscale (L'Écho). François Fornieri (CEO du laboratoire Mithra) cumulait des fonctions de président du comité de rémunération et de bénéficiaire des contrats. La commission d'enquête du Parlement wallon (mai 2017) — la première depuis 1992 — identifie « 15 indices d'infractions pénales » et exige le remboursement.
La chute orchestrée et les indemnités record
En avril 2017, Moreau est exclu du PS. Il quitte le conseil d'administration de Nethys peu après. Mais le départ est très bien organisé : en octobre 2019, Moreau, Pol Heyse et Bénédicte Bayer perçoivent ce qu'ils appelleront des « indemnités de rétention » destinées à contourner le plafond de 245 000 euros imposé aux mandataires publics wallons par le décret « gouvernance ». Les sommes versées sont stupéfiantes : 11,6 millions d'euros pour Moreau, 2,3 millions pour Heyse, 1,2 million pour Bayer.
En janvier 2021, l'Office central pour la répression de la corruption interpelle Moreau, Heyse, Bayer, Fornieri, Pierre Meyers et Jacques Tison. Moreau est placé sous mandat d'arrêt pour faux, usage de faux, escroquerie, abus de biens sociaux et détournement par personne exerçant une fonction publique. En 2025, il négocie une transaction pénale avec le parquet de Liège pour clore le volet des 18,6 millions d'euros d'indemnités. Si la transaction aboutit, l'action publique sera éteinte.
Quand l'État belge invente, après Agusta, une loi qui permet d'éteindre les poursuites contre paiement, il signe le retour de Stéphane Moreau quinze ans plus tard.
L'angle systémique
Publifin/Nethys est, dans notre analyse, la continuation directe de Cools-Van der Biest-Mathot dans le PS liégeois. Pas la continuité des individus — Moreau appartient à une génération suivante — mais celle du modèle. Le territoire liégeois, héritier d'une fédération PS historiquement intégrée à l'économie locale, a produit successivement les mécanismes d'INUSOP (recyclage via institut de sondage), de l'assassinat de Cools (violence interne), puis de Publifin (intercommunale-holding). Chaque génération invente sa technique. La matrice politique reste.
Sur le plan judiciaire, le dossier Publifin/Nethys illustre trois techniques d'épuisement. (a) Le morcellement du dossier en multiples volets pénaux, civils et administratifs, qui rend difficile une vision d'ensemble. (b) La transaction pénale comme issue négociée, héritée de la loi Chodiev de 2011 — nous y reviendrons avec le Kazakhgate. (c) La protection institutionnelle initiale : la nomination de Stéphane Moreau comme chevalier de l'ordre de la Couronne en avril 2016, alors même que les enquêtes étaient déjà en cours, validée par le ministre-président Paul Magnette (PS) et le ministre des Pouvoirs locaux Paul Furlan (PS).