É
L'État Impuni · Ch. IV
IV
Chapitre IV sur V · Le crime fondateur
IV

Le Congo, Lumumba, le silence : ce que l'État belge refuse encore de nommer

Période
1885 — 2022
Dossiers
Léopold II · Lumumba · Commission Passé colonial
Trait commun
Un crime systématique, un assassinat couvert, des excuses non votées
Temps de lecture
≈ 14 minutes

Ce chapitre n'est pas comme les autres. Les affaires examinées jusqu'ici — Reynders, Qatargate, Publifin, Calice — concernent des décennies récentes, des protagonistes vivants pour la plupart, des procédures en cours. Le chapitre IV ouvre, lui, sur une période plus longue et sur un objet historique plus lourd : la responsabilité de l'État belge dans le crime de masse congolais sous Léopold II, dans l'assassinat de Patrice Lumumba en 1961, et dans l'amnésie d'État qui s'est cristallisée à nouveau en décembre 2022 avec l'expiration de la commission parlementaire « Passé colonial » sans excuses officielles.

Pourquoi ce chapitre figure-t-il dans un dossier sur les « scandales du pouvoir » contemporains ? Notre réponse tient en une phrase. L'impunité belge actuelle est rendue pensable par une impunité fondatrice qui n'a jamais été soldée. Tant que la responsabilité du crime colonial n'est pas pleinement reconnue, tant que les responsables encore vivants de l'assassinat de Lumumba ne sont pas jugés, tant que les commissions parlementaires sur le passé sont sabordées par des coalitions politiques internes, l'État belge fonctionne avec un précédent qui valide implicitement toute la chaîne des impunités modernes : si l'on n'a pas jugé Léopold, comment exigerait-on de juger Reynders ?

Une mise au point. Ce chapitre ne porte pas un jugement moral sur les Belges contemporains, ni sur leurs ancêtres pris individuellement. Il porte sur les institutions qui ont organisé, couvert, ou refusé de regarder ces crimes. C'est, exactement comme les chapitres précédents, une analyse systémique. Mais c'est, contrairement aux chapitres précédents, une analyse où la question des droits humains massivement violés est centrale, et où le coût humain — en vies — atteint, dans les fourchettes hautes des estimations académiques, dix millions de personnes.

01
1885 — 1908 · État indépendant du Congo

Léopold II — la propriété personnelle qui a tué massivement

Entre 1885 et 1908, Léopold II de Belgique a été propriétaire à titre personnel d'un territoire 76 fois plus grand que la Belgique. L'exploitation du caoutchouc par travail forcé sous menace d'amputations y a causé une catastrophe démographique dont l'ampleur reste discutée — mais que personne ne nie plus.

Statut juridique
1885 — 1908
Propriété personnelle du roi
Fourchette estimée
1 à 15 M
morts · Hochschild : ≈ 10 M
Méthodes documentées
Amputations, exécutions, otages
Rapport Casement 1904
Cession à la Belgique
15 novembre 1908
215,5 M FB versés à Léopold

Une propriété personnelle, pas une colonie

Il importe, dès l'ouverture de ce chapitre, de bien comprendre la nature juridique du Congo entre 1885 et 1908. Ce n'est pas, à cette époque, une colonie belge. C'est la propriété personnelle du roi Léopold II, obtenue lors de la Conférence de Berlin (1884-1885) sous le nom d'« État indépendant du Congo ». Le Parlement belge n'y exerce, pendant ces 23 années, aucune souveraineté. L'administration coloniale agit directement sous l'autorité du roi.

Cette particularité a deux conséquences. D'une part, elle déresponsabilise officiellement l'État belge pour les actes commis pendant cette période — un argument que la Belgique invoquera longtemps. D'autre part, elle a permis à Léopold II d'opérer sans contrôle parlementaire effectif, sans débat démocratique, sans transparence des budgets. La Belgique a fourni à son roi le cadre institutionnel qui a rendu possible le système — fonctionnaires belges, soutien diplomatique, capitaux financiers — sans s'en attribuer la responsabilité juridique.

Le système du caoutchouc

L'essentiel de l'exploitation a porté, dans les années 1890-1900, sur l'extraction du caoutchouc sauvage. La méthode a été reconstituée par plusieurs sources convergentes (rapports diplomatiques, archives missionnaires, témoignages contemporains recueillis par Roger Casement et E.D. Morel) : les villages devaient livrer un quota fixé à intervalles réguliers ; en cas de défaillance, des sanctions étaient appliquées par la Force publique ou par des compagnies privées concessionnaires.

Ces sanctions, abondamment documentées, incluaient : amputations de la main droite comme « preuve » qu'une balle avait été utilisée, exécutions sommaires, prises d'otages familiaux, incendies de villages. Le rapport Casement de 1904, commandé par le gouvernement britannique, a documenté ces pratiques avec une précision qui a déclenché en Europe la première grande campagne humanitaire internationale moderne — la Congo Reform Association d'E.D. Morel.

Combien de morts ?

Le chiffre exact restera probablement toujours contesté. Trois fourchettes coexistent dans la littérature académique. (a) La commission belge mandatée par Léopold lui-même en 1919 estime la chute démographique à environ 50 % de la population — chiffre repris notamment par l'historien Adam Hochschild dans King Leopold's Ghost (1998), qui parle d'environ 10 millions de morts entre 1885 et 1920. (b) Plusieurs historiens, dont Jan Vansina et David Van Reybrouck (Congo, une histoire, 2010), considèrent que la fourchette se situe plutôt entre 3 et 10 millions. (c) Les estimations les plus basses (autour d'un million) émanent d'auteurs qui n'incluent que les morts par violence directe.

Ce sur quoi presque tous les historiens contemporains s'accordent : l'ampleur de la catastrophe démographique du Congo Free State justifie, au minimum, la qualification de « crime contre l'humanité ». Plusieurs auteurs — dont Hochschild lui-même — soutiennent la qualification de génocide. La controverse porte sur l'intentionnalité (élément constitutif du génocide en droit international), non sur l'ampleur des massacres.

Quel que soit le chiffre exact retenu, l'État belge a fourni le cadre institutionnel d'un système qui a tué massivement. Ce n'est pas une question d'historiographie. C'est une question de mémoire d'État. Notre lecture

La cession à la Belgique, et la destruction des archives

Sous la pression internationale croissante — Casement, Morel, Mark Twain, Arthur Conan Doyle se mobilisent contre Léopold —, le roi finit par céder son Congo à l'État belge le 15 novembre 1908. La cession s'accompagne d'un versement à Léopold de 215,5 millions de francs belges (110 millions pour rembourser ses dettes, 45 millions pour ses projets de construction monumentale en Belgique, 50 millions de versement personnel). Surtout, dans les mois qui précèdent la cession, Léopold fait détruire massivement les archives de son administration congolaise. C'est la première strate d'amnésie d'État.

La gestion belge entre 1908 et 1960 — la période proprement coloniale — adoucit le système le plus brutal mais maintient un régime de travail forcé déguisé (cultures obligatoires, recrutement militaire), de ségrégation raciale, et d'exploitation économique massive. Les profits du Congo financent en grande partie l'enrichissement de la Belgique du XXᵉ siècle.

L'angle systémique

Le système léopoldien est, à notre sens, le crime fondateur de l'État belge contemporain. Pas seulement par son ampleur humaine — au moins équivalente, dans les fourchettes hautes, à plusieurs génocides du XXᵉ siècle. Mais surtout par la matrice institutionnelle qu'il a mise en place et que la Belgique n'a jamais entièrement démantelée : le pouvoir personnel d'un dirigeant non soumis au contrôle parlementaire, l'utilisation de structures juridiques privées pour soustraire l'action publique au contrôle démocratique, la complicité économique du capital national, et — surtout — la capacité à organiser méthodiquement l'oubli au moment où le système doit changer.

La destruction des archives en 1908 trouve son écho dans la non-publication du rapport de la commission Passé Colonial en 2022. Le pouvoir personnel léopoldien sans contrôle parlementaire trouve son écho dans la perméabilité des cabinets ministériels contemporains. La structure juridique privée (État indépendant du Congo) trouve son écho dans les ASBL et intercommunales modernes. La grammaire des chapitres I, II et III tire sa généalogie d'ici.

Faille fondatrice
L'État belge est, structurellement, un État qui a appris à déléguer le crime à des structures juridiques opaques, à détruire les archives au moment des bilans, et à négocier le passage sans rendre de comptes pénaux. Cette matrice est née au Congo. Elle nous accompagne encore.
02
17 janvier 1961 — instruction encore ouverte en 2026

L'assassinat de Patrice Lumumba — la « responsabilité morale » comme échappatoire

Premier ministre congolais de l'indépendance, abattu six mois après l'investiture en présence d'officiers belges. Son corps dissous dans l'acide. Une dent conservée comme trophée. Et, soixante-cinq ans plus tard, un seul accusé encore vivant attend son procès.

Date de l'assassinat
17 janv. 1961
Près d'Élisabethville
Commission belge
2000-2001
Conclusion : « responsabilité morale »
Excuses royales
Juin 2022 — Kinshasa
Roi Philippe · restitution d'une dent
Statut judiciaire
Davignon · renvoi demandé en 2025
Crimes de guerre · imprescriptibles

Le premier ministre indépendantiste, et la cible

Patrice Lumumba devient le 24 juin 1960 le premier Premier ministre du Congo indépendant, à 34 ans. Il symbolise, pour une grande partie du continent africain, l'espoir d'une décolonisation politique et économique simultanée. Pour la Belgique — qui vient de perdre le Congo dans des conditions précipitées, après plus de cinquante ans de domination économique massive — il représente exactement l'inverse : un dirigeant nationaliste qui menace les intérêts miniers et financiers belges au Katanga.

Au cours de l'été 1960, le Katanga fait sécession sous Moïse Tshombé, soutenu par l'Union Minière du Haut-Katanga — à capitaux majoritairement belges — et par des mercenaires européens. Lumumba demande l'intervention de l'ONU, puis de l'Union soviétique. Il est arrêté par les forces de Mobutu en octobre 1960, transféré au Katanga en janvier 1961, et abattu le 17 janvier 1961 près d'Élisabethville, en présence de plusieurs officiers belges détachés.

Le corps effacé

Dans les jours qui suivent, deux policiers belges — sur instruction, selon les éléments établis par la commission parlementaire de 2000-2001 — dissolvent le corps de Lumumba dans de l'acide pour empêcher toute autopsie ou inhumation susceptible de produire un site mémoriel. L'un des deux policiers, Gerard Soete, conservera deux dents de Lumumba comme « trophée », dont il révélera l'existence dans un entretien à un journaliste néerlandais dans les années 2000. Une de ces dents sera finalement restituée à la République démocratique du Congo en juin 2022, lors de la visite du roi Philippe à Kinshasa.

La commission, et la « responsabilité morale »

De mars 2000 à novembre 2001, une commission d'enquête parlementaire belge travaille sur l'assassinat. Elle conclut à la « responsabilité morale » de la Belgique. Cette expression mérite qu'on s'y arrête. Elle reconnaît un fait historique : la Belgique a, par action et par omission, contribué à l'assassinat. Elle évite simultanément la qualification de responsabilité pénale ou même civile, qui aurait ouvert la voie à des poursuites individuelles contre des fonctionnaires belges encore vivants — et à des réparations.

L'expression « responsabilité morale » est, dans le droit belge et international, sans portée juridique. C'est un geste diplomatique. C'est un mot qui reconnaît sans engager.

Les 200 cartons sous scellés

En janvier 2022, la justice belge — qui mène toujours une enquête au pénal sur l'assassinat — demande à accéder à l'intégralité des 200 cartons de témoignages recueillis à huis clos par la commission de 2000-2001. Le Parlement belge refuse. Motif invoqué : la loi du 3 mai 1880 sur les enquêtes parlementaires impose le secret des dépositions, et la commission ayant été dissoute en 2002, plus personne n'a autorité pour en libérer les archives. La justice se trouve donc face à un mur procédural : les éléments les plus précis sur l'assassinat sont scellés par une loi du XIXᵉ siècle.

Le parquet fédéral demande, en juin 2025, le renvoi d'Étienne Davignon (89 ans) — seul protagoniste belge encore vivant avec Jacques Brassinne de la Buissière (92 ans) — devant un tribunal correctionnel pour « participation à des crimes de guerre ». Les faits sont imprescriptibles. L'instruction est ouverte. L'extinction de l'action publique par décès n'est plus, pour des raisons d'âge, qu'une question de temps si la procédure traîne.

La Belgique a reconnu sa « responsabilité morale » dans l'assassinat de Lumumba. Vingt-cinq ans plus tard, elle s'apprête à laisser le temps faire échouer la responsabilité pénale. Notre lecture

L'angle systémique

Le dossier Lumumba illustre, dans sa configuration moderne, plusieurs mécanismes que nous avons déjà rencontrés. D'abord, la commission parlementaire produit une conclusion morale, ce qui clôt politiquement le dossier mais le laisse intact pénalement. Ensuite, la loi de 1880 sur les enquêtes parlementaires opère comme un verrou éternel sur les archives sensibles — exactement comme la prescription opère dans les dossiers Fortis ou KB-Lux. Enfin, le temps procédural étiré sur 65 ans transforme tout en course contre la mortalité naturelle des derniers protagonistes.

Le résultat institutionnel anticipé est cohérent avec tout ce que nous avons décrit jusqu'ici : aucune condamnation pénale d'un responsable belge n'aura lieu. Davignon mourra probablement avant que sa procédure n'aboutisse, ou — variante — la procédure aboutira à un non-lieu sur des considérations procédurales. Dans les deux cas, l'État belge n'aura pas jugé un seul de ses responsables coloniaux ou post-coloniaux. Sur 75 ans de présence active au Congo.

Faille révélée
La « responsabilité morale » est, dans la grammaire institutionnelle belge, le maximum que l'État accepte d'admettre quand il a tué. Elle évite la responsabilité pénale, qui exigerait des procès. Elle évite la responsabilité civile, qui exigerait des réparations. C'est, en un mot, une impunité diplomatiquement habillée.
03
Juillet 2020 — expiration le 31 décembre 2022

La commission Passé colonial — quand le MR et l'Open VLD quittent la salle

Deux ans et demi de travaux. Près de 300 personnes auditionnées. Et le 19 décembre 2022, les commissaires libéraux quittent la session pour empêcher le vote des excuses officielles. Rapport non adopté. Commission expirée.

Création
Juillet 2020
Présidée par W. De Vriendt (Groen)
Auditions
≈ 300
personnes entendues sur 2,5 ans
Désertion
19 décembre 2022
MR + Open VLD quittent la session
Statut du rapport
Non adopté · non publié
3 corapporteurs sur 4 ont refusé

Dans l'élan post-Floyd

L'été 2020 est, en Belgique, un moment particulier dans le rapport au passé colonial. Le mouvement Black Lives Matter, déclenché par la mort de George Floyd aux États-Unis, prend une ampleur internationale. À Bruxelles, à Anvers, à Mons, des statues de Léopold II sont taguées, démontées ou retirées. Le 30 juin 2020, à l'occasion du 60ᵉ anniversaire de l'indépendance du Congo, le roi Philippe exprime ses « plus profonds regrets » dans une lettre au président Tshisekedi — ce que ses prédécesseurs Baudouin et Albert II avaient toujours évité de faire publiquement.

Dans cet élan, le Parlement fédéral crée le 17 juillet 2020 une commission spéciale « Passé colonial », présidée par Wouter De Vriendt (Groen). Sa mission : examiner la responsabilité de la Belgique sous Léopold II et durant la colonisation, formuler des recommandations, et possiblement proposer un cadre pour des excuses officielles et un travail mémoriel durable. Près de 300 personnes — historiens, anciens fonctionnaires coloniaux, descendants de victimes, diplomates congolais, juristes — sont auditionnées sur deux ans et demi.

Le piège du consensus

La commission travaille dans un format particulier : elle exige le consensus de tous les groupes politiques représentés. C'est un format délibérément choisi, pour donner à son rapport final une autorité institutionnelle maximale. C'est aussi, en pratique, ce qui va la faire échouer. Le format consensuel permet à tout groupe minoritaire qui le souhaite de bloquer l'adoption du rapport en refusant de le voter.

Pendant les deux ans et demi de travaux, les tensions se cristallisent autour de plusieurs points : la qualification du système léopoldien (« crimes contre l'humanité », « génocide » ?), la nature des excuses officielles à voter (de l'État belge ? du Roi ?), et la question des réparations financières au Congo, au Rwanda et au Burundi (héritage de la tutelle 1916-1962). Sur chacun de ces points, libéraux flamands (Open VLD) et francophones (MR) campent sur une ligne défensive : pas d'excuses au-delà des « regrets » royaux de 2020, pas de qualification de crimes contre l'humanité, pas de réparations.

Le 19 décembre 2022

Le lundi 19 décembre 2022, la séance finale de la commission est convoquée. Le projet de rapport, qui comporte une recommandation d'excuses officielles de l'État belge, est mis aux voix. À ce moment précis, les commissaires du MR et de l'Open VLD quittent la session, privant la commission du quorum nécessaire à l'adoption. C'est une manœuvre parfaitement légale ; c'est aussi un geste politique cinglant.

La symbolique est d'autant plus cruelle que le même jour, à La Haye, le Premier ministre néerlandais Mark Rutte présentait les excuses officielles des Pays-Bas pour l'esclavage. Deux trajectoires divergentes au même moment de l'histoire européenne.

Le mandat de la commission expire le 31 décembre 2022. Trois des quatre corapporteurs (MR, N-VA, Vlaams Belang) refusent leur approbation. Le rapport restera un document de travail interne — non publié. Aucune commission de remplacement n'a été créée depuis. L'État belge a, en l'espace d'un après-midi, refermé le dossier qu'il avait pris deux ans et demi à instruire.

Quand deux partis libéraux quittent une session parlementaire pour empêcher des excuses officielles, l'État belge fait, démocratiquement, le choix de l'amnésie. C'est plus grave que l'oubli, parce que c'est délibéré. Notre lecture

L'angle systémique

La commission Passé colonial, dans sa configuration et dans son échec, est révélatrice de la grammaire belge moderne. D'abord, le choix d'un format consensuel — défendable sur le principe — produit en pratique un droit de veto à toute minorité réfractaire. Ensuite, la question coloniale est traitée par une commission spéciale et non par une enquête parlementaire avec pouvoirs élargis ; le degré d'engagement institutionnel est donc faible dès l'origine. Enfin, la dissolution automatique de la commission au 31 décembre 2022 — sans clause de relais — verrouille la possibilité d'un travail mémoriel ultérieur sans reconstitution complète.

Le résultat fait écho à la destruction des archives de 1908 (Léopold) et au verrou de la loi de 1880 sur les enquêtes parlementaires (Lumumba). Chaque génération belge invente sa propre forme d'oubli organisé. Léopold a détruit les documents. La loi de 1880 scelle les témoignages. La commission de 2022 abdique sans voter. Trois techniques différentes, un même résultat : l'État belge ne se confronte pas à son histoire coloniale.

Faille révélée
Quand un Parlement, le 19 décembre 2022, ne peut pas voter d'excuses officielles parce que deux partis libéraux ont quitté la salle, ce n'est pas un dysfonctionnement procédural. C'est un choix politique de coalition. Et c'est ce choix-là qui définit ce que l'État belge est, aujourd'hui, prêt à reconnaître de son passé. Il n'est prêt à rien.

— synthèse du chapitre IV —

Trois techniques d'amnésie, une seule matrice institutionnelle.

Reprenons. Léopold (1908) : la destruction massive des archives au moment où le Congo passe à l'État belge. Lumumba (1880-2022) : le scellement éternel de 200 cartons de témoignages par une loi de 1880 que personne ne réforme. Commission Passé colonial (2022) : la désertion de deux partis libéraux qui empêche le vote d'excuses officielles. Trois techniques différentes. Un même résultat : l'État belge ne se confronte pas à son histoire coloniale.

Ce que nous voulons faire voir au lecteur à ce stade du dossier : l'amnésie d'État n'est pas un défaut périphérique du fonctionnement institutionnel belge. C'est, au contraire, l'un de ses ressorts centraux. Ce qui ne se nomme pas, ne se juge pas. Ce qui ne se juge pas, ne se répare pas. Ce qui ne se répare pas, peut se reproduire.

Le lien avec les chapitres précédents est, à ce stade, évident. La transaction pénale (Kazakhgate, ING-Reynders) est une forme moderne du paiement de 1908 à Léopold. La prescription (Fortis, KB-Lux) est une forme moderne du verrou de 1880. L'absence d'enquête parlementaire (Reynders 2026) est une forme moderne du sabotage de la commission Passé colonial. Ce ne sont pas des coïncidences. Ce sont des continuités.

Le chapitre V, qui suit, rassemble tous ces fils. Nous y proposerons un diagnostic systémique en six patterns, une comparaison européenne sur la base des rapports GRECO, l'inventaire des failles structurelles non corrigées, et une dernière question : cette démocratie est-elle réparable de l'intérieur ?

— Fin du chapitre IV.