Léopold II — la propriété personnelle qui a tué massivement
Entre 1885 et 1908, Léopold II de Belgique a été propriétaire à titre personnel d'un territoire 76 fois plus grand que la Belgique. L'exploitation du caoutchouc par travail forcé sous menace d'amputations y a causé une catastrophe démographique dont l'ampleur reste discutée — mais que personne ne nie plus.
Une propriété personnelle, pas une colonie
Il importe, dès l'ouverture de ce chapitre, de bien comprendre la nature juridique du Congo entre 1885 et 1908. Ce n'est pas, à cette époque, une colonie belge. C'est la propriété personnelle du roi Léopold II, obtenue lors de la Conférence de Berlin (1884-1885) sous le nom d'« État indépendant du Congo ». Le Parlement belge n'y exerce, pendant ces 23 années, aucune souveraineté. L'administration coloniale agit directement sous l'autorité du roi.
Cette particularité a deux conséquences. D'une part, elle déresponsabilise officiellement l'État belge pour les actes commis pendant cette période — un argument que la Belgique invoquera longtemps. D'autre part, elle a permis à Léopold II d'opérer sans contrôle parlementaire effectif, sans débat démocratique, sans transparence des budgets. La Belgique a fourni à son roi le cadre institutionnel qui a rendu possible le système — fonctionnaires belges, soutien diplomatique, capitaux financiers — sans s'en attribuer la responsabilité juridique.
Le système du caoutchouc
L'essentiel de l'exploitation a porté, dans les années 1890-1900, sur l'extraction du caoutchouc sauvage. La méthode a été reconstituée par plusieurs sources convergentes (rapports diplomatiques, archives missionnaires, témoignages contemporains recueillis par Roger Casement et E.D. Morel) : les villages devaient livrer un quota fixé à intervalles réguliers ; en cas de défaillance, des sanctions étaient appliquées par la Force publique ou par des compagnies privées concessionnaires.
Ces sanctions, abondamment documentées, incluaient : amputations de la main droite comme « preuve » qu'une balle avait été utilisée, exécutions sommaires, prises d'otages familiaux, incendies de villages. Le rapport Casement de 1904, commandé par le gouvernement britannique, a documenté ces pratiques avec une précision qui a déclenché en Europe la première grande campagne humanitaire internationale moderne — la Congo Reform Association d'E.D. Morel.
Combien de morts ?
Le chiffre exact restera probablement toujours contesté. Trois fourchettes coexistent dans la littérature académique. (a) La commission belge mandatée par Léopold lui-même en 1919 estime la chute démographique à environ 50 % de la population — chiffre repris notamment par l'historien Adam Hochschild dans King Leopold's Ghost (1998), qui parle d'environ 10 millions de morts entre 1885 et 1920. (b) Plusieurs historiens, dont Jan Vansina et David Van Reybrouck (Congo, une histoire, 2010), considèrent que la fourchette se situe plutôt entre 3 et 10 millions. (c) Les estimations les plus basses (autour d'un million) émanent d'auteurs qui n'incluent que les morts par violence directe.
Ce sur quoi presque tous les historiens contemporains s'accordent : l'ampleur de la catastrophe démographique du Congo Free State justifie, au minimum, la qualification de « crime contre l'humanité ». Plusieurs auteurs — dont Hochschild lui-même — soutiennent la qualification de génocide. La controverse porte sur l'intentionnalité (élément constitutif du génocide en droit international), non sur l'ampleur des massacres.
Quel que soit le chiffre exact retenu, l'État belge a fourni le cadre institutionnel d'un système qui a tué massivement. Ce n'est pas une question d'historiographie. C'est une question de mémoire d'État.
La cession à la Belgique, et la destruction des archives
Sous la pression internationale croissante — Casement, Morel, Mark Twain, Arthur Conan Doyle se mobilisent contre Léopold —, le roi finit par céder son Congo à l'État belge le 15 novembre 1908. La cession s'accompagne d'un versement à Léopold de 215,5 millions de francs belges (110 millions pour rembourser ses dettes, 45 millions pour ses projets de construction monumentale en Belgique, 50 millions de versement personnel). Surtout, dans les mois qui précèdent la cession, Léopold fait détruire massivement les archives de son administration congolaise. C'est la première strate d'amnésie d'État.
La gestion belge entre 1908 et 1960 — la période proprement coloniale — adoucit le système le plus brutal mais maintient un régime de travail forcé déguisé (cultures obligatoires, recrutement militaire), de ségrégation raciale, et d'exploitation économique massive. Les profits du Congo financent en grande partie l'enrichissement de la Belgique du XXᵉ siècle.
L'angle systémique
Le système léopoldien est, à notre sens, le crime fondateur de l'État belge contemporain. Pas seulement par son ampleur humaine — au moins équivalente, dans les fourchettes hautes, à plusieurs génocides du XXᵉ siècle. Mais surtout par la matrice institutionnelle qu'il a mise en place et que la Belgique n'a jamais entièrement démantelée : le pouvoir personnel d'un dirigeant non soumis au contrôle parlementaire, l'utilisation de structures juridiques privées pour soustraire l'action publique au contrôle démocratique, la complicité économique du capital national, et — surtout — la capacité à organiser méthodiquement l'oubli au moment où le système doit changer.
La destruction des archives en 1908 trouve son écho dans la non-publication du rapport de la commission Passé Colonial en 2022. Le pouvoir personnel léopoldien sans contrôle parlementaire trouve son écho dans la perméabilité des cabinets ministériels contemporains. La structure juridique privée (État indépendant du Congo) trouve son écho dans les ASBL et intercommunales modernes. La grammaire des chapitres I, II et III tire sa généalogie d'ici.