L'affaire Reynders — quand le sommet de l'État dépose en liquide
Un million d'euros en liquide sur le compte d'un ministre des Finances pendant douze ans, président de parti, puis commissaire européen à la Justice. Personne ne s'en est aperçu.
Les faits
Didier Reynders n'est pas n'importe qui. Ministre des Finances de 1999 à 2011, vice-Premier ministre, président du MR pendant des années, ministre des Affaires étrangères, puis commissaire européen à la Justice de 2019 à 2024 — il a occupé, sur deux décennies, presque toutes les positions où la transparence financière est censée être une exigence professionnelle. C'est précisément ce qui rend l'affaire stupéfiante.
Selon les éléments rendus publics par la RTBF en mai 2026, les enquêteurs reprochent à l'ancien commissaire d'avoir effectué 245 dépôts en liquide sur son compte ING entre 2001 et 2017, pour environ 836 500 euros au total. À partir de 2017 — date à laquelle, au passage, les banques européennes commencent à durcir la surveillance des dépôts en espèces — il aurait basculé sur un dispositif différent : 779 achats de billets e-Lotto pour 202 491 euros entre 2017 et 2024, dont les « gains » étaient ensuite virés sur son compte courant. Le total cumulé des flux suspects atteint 1 038 991,35 euros.
La Loterie nationale — qui était sous la tutelle de Reynders pendant ses douze années aux Finances — a dénoncé les faits au parquet fédéral en mars 2022. ING n'a alerté la Cellule de traitement des informations financières (CTIF) qu'en décembre 2023, soit vingt-deux ans après le premier dépôt anormal.
Ce qui se passe maintenant
En mai 2026, ING Belgique conclut avec le parquet fédéral une transaction pénale de 1,6 million d'euros — le maximum prévu par la loi pour le blanchiment d'argent commis par une personne morale. ING évite ainsi un procès. Deux proches de Reynders ont été inculpés en février 2026 : Jean-Claude Fontinoy, son ancien bras droit et ex-président de la SNCB (association de malfaiteurs, faux en écriture), et Olivier Theunissen, antiquaire du Sablon.
Les sources possibles de l'argent évoquées par le journaliste Philippe Engels de Médor incluent — au stade des hypothèses — le Kazakhgate, les avoirs libyens gelés, et les rétrocessions de commissions sur les opérations dites « sales and rent back » du SPF Finances que Reynders pilotait. L'enquête a aussi conduit à rouvrir, en 2025, un dossier classé sans suite en 2016 qui concernait l'oligarque russe Oleg Deripaska.
En mai 2026, malgré l'avis favorable des services juridiques de la Chambre, la majorité Arizona (N-VA, MR, Vooruit, CD&V, Les Engagés) a refusé la création d'une commission d'enquête parlementaire sur le dossier. Le MR, parti de Reynders, a évidemment voté contre. Mais ses partenaires de coalition aussi.
Pendant deux décennies, un ministre des Finances dépose un million d'euros en liquide sur son compte. Personne ne s'en aperçoit. C'est ça, le scandale.
L'angle systémique
L'affaire Reynders n'est pas seulement un dossier financier ; c'est un test de résistance du dispositif anti-blanchiment belge appliqué à ses propres « personnes politiquement exposées » (PEP). Le résultat est sans appel : un homme cumulant successivement la tutelle sur la Loterie nationale, la direction d'un parti gouvernemental, et la responsabilité européenne de la Justice — soit le profil PEP le plus extrême qu'on puisse imaginer — a pu, pendant 22 ans, effectuer des opérations qui auraient dû déclencher un signalement automatique dès les premiers dépôts.
Le refus de constituer une commission d'enquête parlementaire fin mai 2026 prolonge le motif : le pouvoir politique refuse de s'auto-examiner, quitte à laisser la magistrature avancer seule, plus lentement, avec moins de moyens, et avec, à terme probable, une transaction pénale en guise d'épilogue.