Kazakhgate · dossier

Volet 5 · 2007 – 2026

L’alerte étouffée : ce qu’un agent du renseignement a dénoncé en 2019

Il a été le premier à accuser formellement. Le parquet a classé en quelques jours. Six ans plus tard, plusieurs de ses allégations recoupent des inculpations — mais entre-temps, il a tué.

Deux présomptions d’innocence, pas une

Les personnes visées par les allégations de Nicolas Ullens en 2019 n’ont jamais été condamnées sur ce fondement, et la plainte a été classée sans suite. Nicolas Ullens lui-même, poursuivi pour assassinat, doit être jugé par une cour d’assises et bénéficie jusqu’au verdict de la présomption d’innocence, quelles que soient ses déclarations. Cette page rapporte des allégations et des actes de procédure ; elle ne tranche rien.

Pourquoi cette page existe

Parce qu’un dossier sur les défaillances du contrôle serait incomplet sans elle — et parce que l’histoire de Nicolas Ullens est le contre-exemple parfait de la thèse selon laquelle « la vérité finit toujours par sortir ». Ici, elle est sortie six ans plus tard, par une autre voie, et le premier à l’avoir dite s’était entre-temps disqualifié lui-même de la manière la plus définitive qui soit.

L’agent et ses dossiers

Nicolas Ullens de Schooten Whettnall, né en 1965, est issu d’une des plus anciennes familles nobles de Belgique. Juriste de formation, il entre en 2007 à la Sûreté de l’État (VSSE), où il travaille au sein de l’unité de renseignement économique, sur le volet russe. Il y reste onze ans, comme agent de terrain puis analyste, avant de démissionner en 2018 et de fonder une société de conseil et d’enquête privée. Établi

Selon ses déclarations et celles de son conseil, il a rédigé au sein du service une série de rapports portant sur des dossiers politico-financiers : le Kazakhgate, le dégel des avoirs libyens, la construction de l’ambassade belge à Kinshasa, les marchés de déménagement de la police fédérale, la vente du Centre administratif de l’État. Il affirme en avoir produit dix-huit ; la justice bruxelloise n’en aurait détenu que cinq. Allégué

Les entraves alléguées

À partir de 2014-2015, il déclare s’être heurté à un verrouillage systématique. Les éléments qu’il avance, et que la presse belge a repris, sont les suivants.

  • Une source humaine, placée selon lui au sein d’un cabinet ministériel, aurait été délibérément « grillée » par sa hiérarchie, paralysant l’enquête.
  • En août 2015, un ancien conseiller du cabinet de Didier Reynders est nommé numéro trois de la Sûreté de l’État. Cette nomination est un fait Établi ; son interprétation comme manœuvre de neutralisation est une allégation.
  • Il se voit interdire d’enquêter sur des dossiers politiques et est réaffecté au service consacré au djihadisme.
  • Saisissant le Comité R — l’organe parlementaire de contrôle des services de renseignement — il affirme y avoir reçu du directeur du service d’enquêtes un conseil formulé comme une menace, l’invitant à faire attention à lui, à sa femme et à ses enfants.

Allégué — plainte formelle et déclarations publiques Des témoins anonymes issus du Comité R ont, selon Médor, partiellement corroboré son récit. Aucune juridiction ne s’est prononcée.

La plainte et le classement

En avril 2019, assisté de l’avocat Alexis Deswaef, ancien président de la Ligue des droits humains, il se présente à la police judiciaire fédérale et remet un témoignage écrit accusant Didier Reynders et Jean-Claude Fontinoy de constituer une association criminelle impliquée dans des faits de corruption et de blanchiment. Il déclare vouloir empêcher la nomination de Didier Reynders à la Commission européenne. Établi

Le parquet de Bruxelles ouvre une information, puis la classe sans suite fin septembre 2019, retenant l’absence d’infraction établie. Les sources publiques divergent de deux jours sur la date exacte ; toutes situent le classement dans la dernière semaine de septembre.

Le point qui n’a jamais reçu d’explication publique

Le classement intervient quelques jours seulement avant l’audition de Didier Reynders devant le Parlement européen pour le portefeuille de la Justice et de l’État de droit. Selon les récits de presse concordants, aucune vérification patrimoniale ni enquête bancaire n’avait été menée. Cinq ans plus tard, la même hypothèse — des flux financiers inexpliqués — conduira à des perquisitions et à une inculpation. Contesté ; aucune décision publique n’a examiné ce classement

Le 30 septembre 2019, Nicolas Ullens dépose une seconde plainte, pour menaces de mort et harcèlement. Le parquet fédéral la transmet au parquet général en raison du statut ministériel de l’un des visés. Aucune source judiciaire fiable ne permet d’en établir l’issue ; il serait donc abusif de la présenter comme une procédure encore ouverte. Issue non établie

En novembre 2019, il est entendu comme témoin à Paris par la juge d’instruction française Aude Buresi, chargée du volet français du Kazakhgate. En mars 2020, sur la base de sa plainte, des perquisitions sans précédent visent la Sûreté de l’État et le Comité R. La Sûreté dépose une contre-plainte contre lui pour violation du secret professionnel ; son domicile est perquisitionné et des documents saisis. Établi

Un lanceur d’alerte juridiquement nu

Le calendrier normatif est cruel. Lorsqu’il parle, en avril 2019, la Belgique ne dispose d’aucun régime général de protection des lanceurs d’alerte. La directive européenne 2019/1937 est adoptée en octobre 2019 — quelques semaines après. Elle n’est transposée en droit belge qu’à la toute fin de 2022, avec deux lois de novembre et décembre instaurant enfin des canaux de signalement obligatoires.

Concrètement, en 2019, un agent du renseignement qui dénonçait un ministre en exercice s’exposait à des poursuites pour violation du secret professionnel, diffamation ou accès non autorisé à des systèmes classifiés — sans aucun bouclier. Établi

Le cadre de protection, au moment où il en avait besoin
PériodeÉtat du droitEffet
2015 – 2019Contrôle du renseignement assuré par un Comité R lui-même mis en cause dans la plainte.Le canal interne est aussi la partie visée.
Avr. – sept. 2019Aucun régime national de protection.Exposition totale ; discrédit médiatique immédiat.
Oct. 2019Adoption de la directive européenne 2019/1937.Trop tard, et non applicable en droit belge.
Fin 2022Transposition en droit belge.Trois ans après les faits.

La chute

Le 29 mars 2023, à Ohain, Nicolas Ullens tue par arme à feu sa belle-mère, la baronne Myriam Ullens de Schooten, dans un contexte de conflit successoral ; son père est blessé. Il se rend immédiatement à la police. Il est poursuivi pour assassinat et placé sous surveillance électronique. Son procès devant la cour d’assises du Brabant wallon est fixé au 24 septembre 2026. Son père est décédé en avril 2025. Établi

Il faut dire les choses simplement : cet acte a détruit la portée publique de son alerte. Il a fourni à ceux qu’il accusait l’argument le plus commode — la disqualification de la personne plutôt que l’examen des faits. Et il pose au lecteur une exigence inconfortable : la valeur d’une information ne dépend pas de la moralité de celui qui la transmet, mais elle en dépend socialement, ce qui suffit à l’enterrer.

Ce qu’il alléguait, ce qu’il en est advenu

Le tableau suivant est le plus troublant du dossier. Il ne prouve pas qu’Ullens avait raison sur le fond ; il montre que ses cibles ont, six ans plus tard, été atteintes par la justice sur des qualifications voisines.

Allégations d’avril-octobre 2019 et situation en août 2026
Allégation de 2019Situation en 2026
Didier Reynders serait impliqué dans des faits de corruption et de blanchiment.Inculpé pour blanchiment le 16 octobre 2025. Aucune condamnation.
Jean-Claude Fontinoy serait le collecteur d’espèces du dispositif.Inculpé en février 2026 pour association de malfaiteurs et faux en écriture.
Le marché de l’art servirait de véhicule de blanchiment ; il cite nommément un antiquaire du Sablon.Olivier Theunissen, l’antiquaire nommé, inculpé en février 2026 pour association de malfaiteurs.
Les enquêtes de la Sûreté auraient été entravées.Perquisitions à la Sûreté et au Comité R en mars 2020 ; corroborations partielles et anonymes rapportées par la presse. Aucun constat judiciaire.
Les noms de Reynders et Fontinoy apparaîtraient dans plusieurs dossiers de corruption.Trois pistes distinctes — kazakhe, libyenne, immobilière — figurent parmi les hypothèses d’enquête. Aucune n’est retenue.

Une précision nécessaire, et qui coupe court à une confusion fréquente : il n’existe aucun lien d’affaires, associatif ou financier entre Nicolas Ullens et Didier Reynders. Leur relation est exclusivement contentieuse — accusateur contre accusé. Établi

La leçon institutionnelle

Si l’on retire de cette histoire tout ce qui relève du romanesque — l’aristocrate, l’espion, le drame familial — il reste un constat sec, et vérifiable.

  • Un signalement interne a été traité par l’organe qu’il mettait en cause.
  • Une plainte visant un ministre a été classée en quelques jours, sans vérification patrimoniale rapportée, à la veille d’une nomination européenne.
  • Le dispositif qui a finalement déclenché l’enquête n’est pas venu du contrôle démocratique, mais de la cellule forensic d’une entreprise publique de loterie.
  • Le seul mécanisme protecteur applicable est entré en vigueur trois ans trop tard.

C’est une défaillance de système, non un scandale individuel. Elle survivra aux personnes qui l’ont illustrée.

Sources principales : dépêches Belga, RTBF, La Libre, Le Vif, enquêtes de Médor et de Moustique, directive (UE) 2019/1937 et lois belges de transposition de novembre et décembre 2022. Détail des sources.