Dans Énigmes et complots : une enquête à propos d'enquêtes, le sociologue Luc Boltanski soutient que les formes modernes de l'imaginaire du complot sont consubstantielles à la formation des États-nations, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.
L'État-nation moderne s'est construit sur ce que Boltanski appelle une « utopie politique » : monopoliser et garantir la réalité légitime sur un territoire et une population. Éducation publique, psychiatrie, statistiques démographiques, police scientifique, enquêtes sociales — l'État a cherché à faire coïncider la réalité institutionnelle avec le monde vécu, en constituant un réseau de causalités reposant sur des formats préétablis.
Cette tentative de stabilisation s'est heurtée au développement du capitalisme moderne, qui opère par flux — capitaux, marchandises, informations, personnes — transperçant les frontières, échappant au contrôle territorial et opérant dans les zones d'ombre des institutions. De cette tension entre un territoire figé dans une réalité officielle et des flux déterritorialisés naît une inquiétude ontologique : le doute lancinant qu'une autre réalité, plus authentique et plus puissante, se cacherait derrière la réalité officielle.
Boltanski observe que cette angoisse s'est cristallisée presque simultanément dans quatre genres qui explorent tous la dichotomie surface / profondeur :
- Le roman policier — Sherlock Holmes, Maigret : une énigme, comme une rayure sur le vernis de la réalité bourgeoise, que l'enquêteur résout pour restaurer la norme.
- Le roman d'espionnage — Les 39 Marches de John Buchan (1919) : le complot géopolitique et les cinquièmes colonnes menaçant l'intégrité nationale.
- La psychiatrie — Emil Kraepelin formalise en 1899 la nosographie de la paranoïa, délire d'interprétation systématisé où le patient perçoit des persécutions occultes.
- La sociologie naissante — une science postulant que les actions individuelles sont mues par des forces sociales invisibles que seul l'expert peut dévoiler.