63 av. J.-C. — Rome
La conjuration de Catilina
Complot réel
Lucius Sergius Catilina, sénateur ruiné après son échec au consulat, projette d'éliminer une partie de l'élite politique romaine et de prendre le pouvoir. Dénoncé par Cicéron devant le Sénat, il meurt à la bataille de Pistoia en 62 ; les conjurés restés à Rome — Lentulus, Cethegus — sont étranglés dans le Tullianum le 5 décembre 63. Le récit nous vient de Salluste (De Catilinae coniuratione) et des Catilinaires. Complot avéré, jugé, circonscrit : ce n'est pas encore une théorie du complot.
64 apr. J.-C. — Rome
L'incendie de Rome et les chrétiens
Panique persécutrice
Après l'incendie du 18-24 juillet, la rumeur accuse Néron. Pour détourner les soupçons, il désigne — selon les Annales de Tacite, rédigées vers 115 — la communauté chrétienne, marginale et « détestée pour ses abominations ». Plusieurs centaines de chrétiens sont livrés aux bêtes, crucifiés ou transformés en torches. Cas fondateur de la désignation d'un bouc émissaire par le pouvoir.
1321 — Sud-ouest de la France
Le complot des lépreux
Panique persécutrice
La rumeur veut que les lépreux, manipulés par les juifs eux-mêmes soudoyés par le roi musulman de Grenade selon Guillaume de Nangis, empoisonnent puits et fontaines. À Chinon, 160 juifs sont brûlés vifs. C'est la cristallisation du schéma du complot d'une minorité contre la chrétienté.
1348-1351 — Europe
Peste noire : les pogroms de l'empoisonnement
Panique persécutrice
L'épidémie emporte 30 à 60 % de la population européenne — 25 à 50 millions de vies. L'accusation d'empoisonnement des puits déclenche des massacres d'une ampleur inédite : plus de 340 villes de l'Empire germanique touchées selon le Memorbuch de Nuremberg, environ 2 000 juifs brûlés vifs à Strasbourg le 14 février 1349 — alors que la peste n'avait pas encore atteint la ville. Dès 1882, Robert Höniger montrait que les massacres précédaient souvent l'épidémie. Carlo Ginzburg parle d'une obsession du complot sédimentée dans la mentalité populaire ; Taguieff y situe l'origine du motif du complot juif contre la société chrétienne.
1307-1314 — France
Le procès des Templiers
Cas mixte
Le vendredi 13 octobre 1307, sur ordre de Philippe le Bel et avec l'aide de Guillaume de Nogaret, tous les Templiers de France sont arrêtés simultanément. Hérésie, idolâtrie — le culte de « Baphomet » —, reniement du Christ, sodomie : les chefs d'accusation sont largement fabriqués et les aveux arrachés sous la torture. L'ordre est dissous par la bulle Vox in excelso (1312), Jacques de Molay brûlé en mars 1314. Un vrai complot d'État — le roi convoite les biens de l'ordre — doublé d'une fabrication d'accusations, et devenu après coup une source inépuisable de mythes ésotériques.
XVIIIe siècle — France
Le complot de famine
Théorie du complot
Sous l'Ancien Régime, une rumeur persistante affirme que la pénurie de pain et la hausse des prix sont orchestrées par le pouvoir royal et des profiteurs du marché pour affamer la population. Antécédent direct du complotisme moderne : la disette réelle est réinterprétée comme une intention.
1797 — Londres / Édimbourg
Barruel et Robison : la matrice moderne
Théorie fondatrice
L'abbé jésuite Augustin Barruel publie en exil ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (5 volumes, 1797-1799) : la Révolution serait l'aboutissement d'une conspiration multiséculaire des philosophes des Lumières, des francs-maçons et des Illuminés de Bavière. Simultanément et indépendamment, le physicien écossais John Robison, professeur à Édimbourg, publie Proofs of a Conspiracy Against All the Religions and Governments of Europe, accusant les Illuminati de Bavière — fondés par Adam Weishaupt en 1776, dissous en 1785-86 — d'avoir infiltré la maçonnerie. Succès européen immédiat. Dès l'élection présidentielle américaine de 1800, Thomas Jefferson est accusé d'être un agent des Illuminati.
1806 — France
La lettre du capitaine Simonini
Basculement antisémite
Barruel reçoit d'un mystérieux capitaine Simonini une lettre dénonçant les Juifs comme les véritables directeurs du complot maçonnique et les maîtres secrets des loges. C'est le point d'articulation entre le conspirationnisme anti-maçonnique et l'antisémitisme moderne.
1826-1843 — États-Unis
La panique anti-maçonnique
Panique politique
La disparition en septembre 1826 de William Morgan, ancien franc-maçon de Batavia (New York) qui s'apprêtait à publier les secrets de l'ordre, déclenche une hystérie de plusieurs décennies. Sans preuve d'assassinat, les maçons sont soupçonnés. De cette indignation naît l'Anti-Masonic Party, premier tiers-parti de l'histoire américaine et premier à tenir une convention nationale de nomination (1831). Les effectifs maçonniques américains chutent d'environ 100 000 membres en 1827 à moins de 40 000 dix ans plus tard.
1844-1886 — Europe
La littérature du complot judéo-maçonnique
Théorie du complot
Une chaîne de publications sédimente le mythe : le roman Coningsby de Benjamin Disraeli (1844) dépeint les ministres des finances d'Europe comme affiliés à un réseau d'influence juif invisible ; l'ouvrage d'Edouard Emil Eckert (1862) en Allemagne ; le Livre de Kahal de Jacob Brafman (1869) en Russie ; et surtout La France juive d'Édouard Drumont (1886), pamphlet qui connaît 114 réimpressions en un an. Le chapitre du roman allemand Biarritz d'Hermann Goedsche (1868), mettant en scène des chefs de tribus juives réunis secrètement au cimetière de Prague, fournira la trame du faux à venir.
1900-1903 — Paris / Russie
Les Protocoles des Sages de Sion
Faux documenté
Fabriqués vers 1900-1901 à Paris par l'Okhrana, la police politique tsariste, sous la direction de Piotr Ratchkovski et avec l'aide du faussaire Matveï Golovinski. Le texte amalgame le chapitre de Goedsche et le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly (1864), pamphlet dirigé à l'origine contre Napoléon III. Première publication en 1903 dans le journal Znamia de Pavel Krouchevan, antisémite ayant fomenté le pogrom de Kichinev. Démystifié par le diplomate britannique Lucien Wolf en 1920, puis par Philip Graves du Times en 1921 qui démontre le plagiat, et enfin confirmé comme faux au procès de Berne (1934-35). Malgré tout, selon Norman Cohn, l'un des livres les plus lus au monde dans l'entre-deux-guerres. En 1922, Henry Ford finance la diffusion du Juif international qui s'en inspire.
1924-1945 — Allemagne
Le complot « judéo-bolchevique »
Théorie meurtrière
Nourri par les Protocoles, Hitler articule dans Mein Kampf antisémitisme racial, anticommunisme et mythe du complot judéo-bolchevique. Le terme se diffuse après 1924-25 sous l'influence d'Alfred Rosenberg. Après Stalingrad (février 1943), la propagande présente l'Allemagne comme le rempart de la civilisation occidentale contre la « menace judéo-bolchevique ». Ce mythe fournit la justification idéologique de la Shoah. Selon Cohn, les Protocoles se sont vendus à 120 000 exemplaires en Allemagne en une seule année.
1936-1938 — URSS
Les procès de Moscou
Panique persécutrice d'État
Staline met en scène le complot pour éliminer ses rivaux : Zinoviev, Kamenev, puis Boukharine sont accusés d'appartenir à une « organisation militaire trotskiste antisoviétique » agissant sur ordre de Trotski et de puissances étrangères. Les aveux sont extorqués. Ces procès-spectacles ne sont que la vitrine de la Grande Terreur : selon les statistiques centrales du NKVD (Jansen & Petrov, 2002), la seule opération n°00447 a condamné plus de 767 000 personnes, dont 387 000 exécutées entre août 1937 et novembre 1938.
1950-1954 — États-Unis
Le maccarthysme
Panique persécutrice d'État
Le 9 février 1950, à Wheeling en Virginie-Occidentale, le sénateur Joseph McCarthy affirme détenir une liste de communistes infiltrés au département d'État. S'ensuit une chasse aux sorcières : millions d'Américains enquêtés, listes noires à Hollywood — Charlie Chaplin et Jules Dassin s'exilent —, carrières brisées. La loi McCarran (1950) vise « la conspiration communiste mondiale ». McCarthy est censuré par le Sénat en 1954.
1953-1973 — États-Unis
MK-Ultra et Tuskegee
Complot réel
Deux programmes réels qui alimenteront durablement la défiance : les expériences de manipulation mentale de la CIA (MK-Ultra), et l'étude de Tuskegee, où des patients afro-américains atteints de syphilis furent délibérément privés de traitement. Ces faits établis rappellent que la méfiance envers les institutions n'est pas nécessairement délirante — et c'est précisément ce qui les rend exploitables.
1956-1971 — États-Unis
COINTELPRO
Complot réel
Orchestré par J. Edgar Hoover au sein du FBI, le Counter Intelligence Program visait à surveiller, infiltrer, diffamer et détruire toute organisation jugée subversive : mouvements des droits civiques, gauche étudiante, et de manière prédominante le Black Panther Party. Désinformation, extorsion, harcèlement psychologique, assassinat ciblé de figures majeures comme Fred Hampton. Le programme est exposé après le vol de documents secrets dans une agence du FBI à Media, en 1971.
Novembre 1964
Hofstadter et le « style paranoïaque »
Analyse académique
L'essai fondateur paraît dans Harper's Magazine. Hofstadter y analyse une rhétorique politique récurrente — sentiment de dépossession, théories grandioses de conspiration, ennemi omnipotent — qu'il retrace des paniques anti-Illuminati et anti-maçonniques jusqu'à l'extrême droite des années 1950-60 et la campagne de Barry Goldwater. Il reste la matrice conceptuelle de l'étude du complotisme américain, alors même que l'expression « conspiracy theory » n'y apparaît pas.
22 novembre 1963 — Dallas
L'assassinat de JFK
Tournant culturel
La Commission Warren conclut en septembre 1964 à la culpabilité du seul Lee Harvey Oswald. Mais l'assassinat d'Oswald par Jack Ruby deux jours après les faits, les zones d'ombre de l'enquête et les dissensions internes nourrissent d'innombrables thèses. En 1976-1979, la commission parlementaire HSCA conclut à la probabilité d'un complot sans l'incriminer précisément. Selon l'historien David Colon, les théories accusant la CIA ont été largement propagées par le KGB, qui lance dès le 26 novembre 1963 l'« opération Dragon » pour détourner les soupçons de l'URSS. Le film JFK d'Oliver Stone (1991) ancre la thèse dans la culture populaire. Sondage Gallup d'octobre 2023 (n=1 009) : 65 % des Américains pensent que d'autres personnes qu'Oswald étaient impliquées, contre 29 % pour la thèse du tireur isolé ; le gouvernement fédéral (20 %) et la CIA (16 %) arrivent en tête des suspects cités.
1969-1976
L'alunissage en studio
Théorie réfutée
La thèse selon laquelle les missions Apollo auraient été mises en scène est lancée par Bill Kaysing, ancien employé du fabricant de fusées Rocketdyne, dans son ouvrage auto-édité We Never Went to the Moon (1976). Elle est relancée en 2001 par un documentaire de la chaîne Fox. En France, 19 % des sondés y adhéraient encore en 2018 ; chez les 18-24 ans en 2023, 20 % — en hausse de 5 points depuis 2017.
1972-1974 — Washington
Le Watergate
Complot réel
Un vrai complot politique ourdi au sommet de l'État, révélé par une enquête de presse, aboutissant à la démission de Richard Nixon. Effet doublement paradoxal : il prouve que des conspirations existent réellement au cœur du pouvoir, et il installe durablement une culture de défiance qui alimentera ensuite tous les récits complotistes.
Années 1990
Le « Nouvel Ordre mondial »
Superconspiration
Une élite secrète — financiers, francs-maçons, ONU, groupe Bilderberg — préparerait l'avènement d'un gouvernement mondial autoritaire abolissant les souverainetés nationales. Héritier direct des mythes anti-maçonniques et antijuifs, ce cadre englobant est réactivé dans les milieux d'extrême droite et survivalistes américains, puis transposé dans la culture populaire globale.
2001-2005
Le 11-Septembre et le mouvement Truther
Théorie du complot
Les attentats du 11 septembre 2001 (2 977 morts) marquent l'entrée du complotisme dans l'ère numérique. Dès les semaines suivantes circulent la thèse du laisser-faire délibéré (LIHOP, Let It Happen On Purpose) et celle du pilotage complet par le gouvernement (MIHOP, Make It Happen On Purpose). Le documentaire Loose Change de Dylan Avery, diffusé à partir de 2005 notamment sur YouTube — créé la même année —, est visionné des centaines de millions de fois. La guerre d'Irak (2003), lancée sur de faux renseignements, nourrit rétrospectivement la suspicion.
28 octobre 2017 —
QAnon
Théorie du complot
QAnon naît avec les messages d'un utilisateur anonyme signant « Q Clearance Patriot » sur 4chan (section /pol/), puis migre sur 8chan/8kun. Héritier du « Pizzagate » (2016), le mouvement affirme qu'une cabale secrète d'élites satanistes et pédocriminelles associée au Parti démocrate contrôle le monde, et que Donald Trump mène contre elle une guerre secrète avant un jour de jugement, « The Storm ». Environ 5 000 « drops » jusqu'en décembre 2020, dont aucune prédiction ne s'est réalisée. Ses partisans jouent un rôle visible dans l'assaut du Capitole du 6 janvier 2021 — le « Q Shaman » Jacob Chansley pénètre dans l'hémicycle du Sénat. Les plateformes procèdent ensuite à des purges massives de comptes.
2020 —
L'infodémie COVID-19
Théorie du complot
Le 15 février 2020, à la Conférence de Munich sur la sécurité, le directeur général de l'OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus alerte : la lutte ne porte pas seulement sur une épidémie mais sur une infodémie. Antonio Guterres évoque le 27 mars une « infodémie de désinformation ». Récits principaux : origine artificielle du virus, lien 5G, micropuces vaccinales, remèdes miracles. Une étude d'Islam et al. (American Journal of Tropical Medicine and Hygiene, 10 août 2020) attribue à une seule rumeur — l'alcool fortement concentré désinfecterait le corps — environ 800 décès, 5 876 hospitalisations et 60 cas de cécité complète après ingestion de méthanol. La théorie 5G a entraîné des incendies d'antennes-relais au Royaume-Uni.
2020-2021 — États-Unis
« Stop the Steal » et le 6 janvier
Théorie du complot
L'expression avait été forgée dès 2016 par le stratège républicain Roger Stone ; elle est relancée en 2020 et organisée par l'activiste Ali Alexander, avec une campagne de désinformation liée à Stone et Steve Bannon. Un groupe Facebook créé pendant le décompte gagne des centaines de milliers de membres avant sa suppression le 5 novembre 2020. Sur 62 recours en justice contestant l'élection présidentielle, 61 ont échoué — un taux de succès d'environ 1,5 % selon le décompte de USA Today repris par la Brookings Institution. Le mouvement culmine dans l'assaut du Capitole.
2022 —
Ukraine : « dénazification », biolabs, Doppelganger
Désinformation d'État
L'invasion du 24 février 2022 s'accompagne d'une intense guerre informationnelle. Poutine justifie l'« opération militaire spéciale » par la « dénazification » d'une Ukraine prétendument contrôlée par des nazis — récit forgé par les médias pro-Kremlin depuis l'Euromaïdan. La Russie diffuse aussi la théorie des « biolabs », réfutée notamment par la Haute Représentante de l'ONU pour le désarmement Izumi Nakamitsu. L'opération Doppelganger, révélée par EU DisinfoLab en septembre 2022, clone des sites de médias occidentaux authentiques (Bild, The Guardian, 20 Minutes) pour diffuser de faux articles ; les entités russes Struktura et Social Design Agency sont sanctionnées par l'UE, et le département de la Justice américain saisit 32 noms de domaine en septembre 2024.
2023-2024 —
L'IA générative
Facteur émergent
En mai 2023, une fausse image générée par IA d'une explosion près du Pentagone se diffuse et provoque une brève chute des marchés financiers. En septembre 2023, un deepfake audio vise le candidat Michal Šimečka à la veille des élections slovaques. En janvier 2024, un robocall imitant par deepfake la voix de Joe Biden appelle des électeurs du New Hampshire à ne pas voter. Le Global Risks Report 2024 du Forum économique mondial, publié le 10 janvier 2024 et fondé sur 1 490 réponses d'experts, classe la désinformation manipulée n°1 des risques à deux ans. La recherche académique (Harvard Misinformation Review) invite toutefois à parler de « facteur » plutôt que de cause décisive : le battage médiatique sur l'IA doit être distingué des effets documentés.