Dossier 02 — Étude de cas

Récits sous influence

Siège de l'OTAN, des institutions européennes et d'Euroclear, la Belgique est à la fois cible prioritaire et laboratoire. Entre 2022 et 2026, ingérences étrangères, instrumentalisation politique interne et désinformation virale s'y renforcent mutuellement. Cartographie à trois niveaux.

Une guerre à trois niveaux emboîtés

La guerre narrative désigne la lutte pour imposer un récit dominant afin d'orienter perceptions, émotions et décisions. En Belgique, elle articule trois échelles qu'il est utile de distinguer — mais dont c'est précisément le couplage qui fait la puissance : des opérateurs étrangers (macro), des relais politiques et médiatiques internes (méso), et des citoyens récepteurs (micro).

Le cadre FIMI

L'Union européenne parle de FIMI — manipulation de l'information et ingérence étrangères : un comportement intentionnel, coordonné, manipulatif… et généralement non illégal, ce qui complique la riposte. Le service diplomatique européen en publie un bilan annuel : son 3e rapport (mars 2025) a analysé 505 incidents mobilisant près de 38 000 comptes sur 25 plateformes ; le suivant établit qu'un incident sur quatre en 2025 recourt désormais à l'IA générative.

Macro : la Belgique, cible structurelle

Russie — de Doppelganger à Voice of Europe

Le 27 septembre 2022, l'ONG bruxelloise EU DisinfoLab révèle l'opération Doppelganger : la Social Design Agency russe clone les sites du Monde, du Guardian, du Spiegel ou du Washington Post pour y relayer une propagande anti-Ukraine. Malgré les sanctions européennes de juillet 2023, l'infrastructure survit — plus de 300 préfixes réseau loués pour environ 50 000 € par mois.

Le 27 mars 2024, les services tchèques démantèlent le média en ligne Voice of Europe, relié à un oligarque proche du FSB. Le lendemain, le Premier ministre confirme devant la Chambre que des eurodéputés auraient été « payés pour relayer de la propagande russe » ; six pays sont visés, dont la Belgique.

La menace inclut aussi le sabotage de basse intensité. Le 28 mars 2024, le signal de Baby TV est piraté et remplacé par des images de chars et de Poutine. Le collectif NoName057(16) mène des attaques par déni de service en cascade contre des sites publics — dont plusieurs le 7 octobre 2024, veille des élections communales. À l'automne 2025, une vague de survols de drones au-dessus d'infrastructures sensibles coïncide avec le débat européen sur la mobilisation des avoirs russes gelés chez Euroclear.

Chine — patience économique et pénétration parlementaire

Le 30 septembre 2025, la justice allemande condamne à quatre ans et neuf mois de prison un collaborateur parlementaire bruxellois, actif auprès d'un eurodéputé entre 2019 et 2024, pour espionnage au profit du ministère chinois de la Sécurité de l'État — plusieurs centaines de documents transmis et une surveillance de dissidents. Côté belge, l'affaire Creyelman — un ex-sénateur Vlaams Belang actionné de 2019 à 2022 par un officier du renseignement chinois (« Daniel Woo »), rémunéré en cryptomonnaies pour peser sur le débat européen (Hong Kong, Ouïghours, Ukraine) — a été documentée dès le 15 décembre 2023 par le Financial Times, Le Monde, Der Spiegel et De Tijd. Un non-lieu a été prononcé en mars 2026 faute de preuve d'origine étatique, mais la documentation journalistique reste incontestée ; son frère, alors président de la commission des Achats militaires, avait démissionné de cette fonction.

Qatargate — quand l'influence passe par les ONG

Le 9 décembre 2022, la justice bruxelloise saisit 1,5 million d'euros en liquide, notamment chez une vice-présidente du Parlement européen. Le fondateur d'une ONG reconnaît avoir dirigé une organisation criminelle agissant pour le Qatar et le Maroc ; un eurodéputé belge est inculpé. Au-delà des faits, l'affaire illustre la porosité entre lobbying et influence — et sa circularité : ce scandale bien réel a ensuite été réinjecté par les réseaux de désinformation dans la campagne des européennes 2024, sous le récit « Bruxelles corrompue ». Défaillance démocratique authentique et manipulation adverse se nourrissent l'une l'autre.

Méso : médias, partis et clivage linguistique

Un paysage médiatique concentré et asymétrique

Le marché belge cumule fragmentation linguistique et concentration capitalistique. Au sud, le duopole historique Rossel–IPM a fusionné : protocole signé le 23 juin 2025, formalisé en avril 2026 — un acteur dominera désormais la presse quotidienne francophone. Surtout, la confiance dans l'information diverge fortement d'une communauté à l'autre : 51 % en Flandre contre 35 % en Wallonie, soit 16 points d'écart (Reuters Digital News Report 2025). Chez les 18-24 ans, TikTok, Instagram et YouTube ont supplanté les marques historiques.

L'industrialisation du récit partisan

Les élections du 9 juin 2024 ont été les plus coûteuses de l'histoire belge sur les plateformes : 15 millions d'euros de publicité en ligne pour les 13 partis, soit cinq fois et demie le montant de 2019. Avec environ 1,5 million d'euros investis sur Meta, le Vlaams Belang a obtenu 22,8 % aux fédérales en Flandre — appuyé, a révélé la VRT, par un réseau de comptes TikTok anonymes relayant ses slogans sans mention d'affiliation.

Le clivage linguistique comme vulnérabilité

La Belgique fonctionne en pratique comme deux espaces informationnels quasi étanches : on lit peu, au sud, la presse du nord, et inversement. Sur des dossiers majeurs — Ukraine, formation du gouvernement, migration — les mêmes faits reçoivent des cadrages souvent opposés, sans médiation croisée. Cette asymétrie crée deux publics que des acteurs extérieurs peuvent travailler séparément, avec des récits sur mesure.

Les têtes de pont francophones du récit pro-russe

Le relais n'est pas qu'étranger. En Wallonie, Michel Collon (Investig'Action, chaîne Michel Midi, chroniqueur pour RT) reprend systématiquement les éléments de langage du Kremlin — remise en cause des massacres documentés, récit de l'OTAN « encercleur ». Autre figure : Luc Michel, ex-militant d'extrême droite carolo (de Charleroi), identifié par la BBC comme fondateur de Russosphère, un réseau francophone pro-Kremlin déployé après février 2022, qui a compté quelque 80 000 abonnés et visait surtout l'Afrique francophone. Le dispositif est donc bien un couplage : opérateurs étatiques, relais idéologiques locaux, citoyens récepteurs.

Micro : deepfakes et amplification

Le 18 décembre 2025, une fausse vidéo TikTok met en scène une pseudo-journaliste de la RTBF recueillant les larmes d'un agriculteur en colère ; elle a été générée par une IA vidéo (Sora 2), puis identifiée par EDMO BELUX et Faky grâce à un logo RTBF incorrect et un micro non conforme. Le même compte avait déjà imité BFM TV, RTL et Sudinfo. La chaîne se referme : un outil global, repris par un acteur opportuniste, nourrit un récit politique local (la colère agricole) et atteint des utilisateurs belges — plus de 70 % des 16-24 ans consultent TikTok chaque jour. Sur X, les comptes peu crédibles génèrent cinq à huit fois plus d'engagement que les sources fiables.

La technologie n'invente pas la faille

Deepfakes et amplification algorithmique ne produisent de dégâts qu'adossés à des fragilités préexistantes : défiance, polarisation, fatigue démocratique. C'est une bonne nouvelle : agir sur le lien démocratique reste la parade la plus solide.

Deux épreuves narratives

La formation, le 3 février 2025 après 239 jours de négociations, d'un gouvernement dirigé pour la première fois par un nationaliste flamand a produit deux récits parallèles : modération mise en avant au nord ; « gouvernement le plus à droite de l'histoire » au sud, où une grève générale démarre dès le lendemain et où une manifestation rassemble quelque 100 000 personnes. Deux pays, deux récits — exactement la configuration qu'exploitent les opérateurs d'ingérence.

Sur l'Ukraine, la Belgique a promis 30 F-16 d'ici 2028 ; à la mi-2026, aucun n'avait encore quitté le territoire, sur fond de retard des livraisons de F-35. Cet écart entre promesse publique et réalité opérationnelle nourrit directement les narratifs pro-russes sur « l'hypocrisie occidentale » et la « fatigue européenne ». Enseignement clé : le premier contre-récit reste la crédibilité de la parole publique. Un État qui tient ses engagements et les explique désamorce mécaniquement une partie des récits hostiles.

Leçons européennes

Trois précédents récents éclairent la vulnérabilité — et les réponses possibles.

CasMécanismeEnseignement
Roumanie, déc. 2024≈ 25 000 comptes TikTok propulsent un candidat à 23 % ; scrutin annulé par la Cour constitutionnelleUne plateforme non régulée peut détourner une élection
Slovaquie, mai 2024Tentative d'assassinat du Premier ministre sur fond de polarisation extrêmeLe récit clivant peut mener à la violence physique
Allemagne, fév. 2025Parti d'extrême droite à 20,8 %, amplifié directement par le propriétaire d'une plateformeUn patron de plateforme peut peser sur un vote

La réponse européenne s'appuie sur le Digital Services Act, un code de conduite renforcé sur la désinformation, et un « bouclier démocratique » regroupant une cinquantaine d'actions. Les critiques pointent toutefois un écart entre l'affichage et les moyens, et un risque d'affaiblissement sous pression politique. En Belgique, l'écosystème de réponse — services de renseignement, éducation aux médias, consortiums de fact-checking — est dense mais sous-dimensionné face à la vitesse algorithmique.

Quatre messages pour l'éducation permanente

  • Ce n'est pas une affaire « étrangère ». Le dispositif couple opérateurs externes, relais internes et citoyens. C'est ce couplage qu'il faut voir.
  • Le clivage linguistique est une vulnérabilité. Tout travail citoyen gagne à comparer systématiquement les « unes » du nord et du sud.
  • La technologie accélère, elle ne crée pas. La littératie numérique doit se doubler d'un travail sur le lien démocratique lui-même.
  • La résilience passe par la banalisation du fact-checking. Les outils existent ; il leur manque une appropriation large par les syndicats, écoles, associations et communes.

Loin d'être une fatalité technique, la guerre narrative est un test de la qualité démocratique. La Belgique a les moyens d'en faire un laboratoire de résilience plutôt qu'une vitrine de vulnérabilité — à condition que les citoyens s'emparent eux-mêmes des grilles d'analyse.