La vie comme problème philosophique
Trois formulations, écrites entre 1790 et 1966, disent quelque chose que la biologie moléculaire n'a pas rendu caduc. Non parce qu'elles anticipent des résultats, mais parce qu'elles portent sur ce que les résultats laissent intact : ce qu'un organisme est, du point de vue de l'être plutôt que du mécanisme.
Deux impasses symétriques
Pendant trois siècles, la pensée du vivant oscille entre deux positions qui échouent pour des raisons inverses. Le vitalisme postule un principe immatériel propre au vivant — une force vitale, une âme, un élan. Il rend compte de la différence, mais en la nommant plutôt qu'en l'expliquant ; et chaque fois que la chimie a rattrapé un phénomène qu'on lui réservait, le principe a reculé d'un cran.
Le mécanisme réductionniste tient l'organisme pour une machine physico-chimique très compliquée. Il a produit à peu près tout ce que nous savons. Mais il ne dit pas pourquoi cette machine-là se répare, se maintient, se soucie de sa propre persistance, alors qu'aucune machine construite ne le fait spontanément.
Les trois auteurs qui suivent ont en commun de refuser les deux termes de l'alternative. Aucun n'invoque une force occulte ; aucun ne se satisfait de la description mécanique.
Kant : l'organisme est sa propre cause
Dans la Critique de la faculté de juger, Kant constate que la physique newtonienne, si puissante soit-elle, ne rend pas compte de la genèse d'un simple brin d'herbe. Il en donne la raison exacte, et elle est structurelle.
Dans une machine artificielle, le tout est l'effet de l'assemblage des parties, et les parties ont été produites par une cause intelligente extérieure. Dans un organisme, la relation s'inverse et se boucle : les parties n'existent que par et pour le tout, et le tout produit ses propres parties. Kant nomme cela une fin naturelle (Naturzweck) : une finalité interne, sans finaliste.
Il ajoute aussitôt la précaution qui fait la valeur de sa position. Attribuer cette finalité à un dessein divin serait dogmatique — Kant récuse explicitement les preuves physico-théologiques. La téléologie n'est pas un fait qu'on constate dans la nature ; c'est une idée régulatrice, un instrument dont notre entendement a besoin pour saisir l'intégration du vivant, tout en continuant à en chercher les explications mécaniques.
Deux siècles plus tard, l'autopoïèse de Maturana et Varela et la clôture à la causalité efficiente de Robert Rosen redisent la même structure dans le vocabulaire de la cybernétique. Le cadre organisationnel est un kantisme sans Kant.
Bichat : la vie est ce qui résiste
La vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort.
Xavier Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort, 1800
La formule a la forme d'une boutade et le contenu d'une thèse. Bichat, fondateur de l'histologie — il distingue vingt et un tissus fondamentaux, et meurt à trente et un ans —, conçoit l'organisme comme le siège d'un conflit permanent avec les forces physiques qui l'entourent : gravité, oxydation, putréfaction. Ces forces sont constantes ; ce qui varie, c'est la capacité de leur résister. La mort n'est pas un événement, c'est la fin d'une résistance.
On peut reprocher à l'énoncé sa circularité — définir la vie par la mort, qui se définit par la vie. Mais lu du côté de la physique, il devient exact : ce que Bichat appelle résistance, Schrödinger l'appellera cent quarante-quatre ans plus tard maintien hors de l'équilibre thermodynamique, et Prigogine dissipation. La mort, en thermodynamique, c'est l'équilibre atteint. Bichat avait la bonne image sans les équations.
Jonas : le métabolisme est déjà une liberté
Dans Le Phénomène de la vie, Hans Jonas s'attaque au dualisme cartésien — d'un côté la substance pensante, de l'autre la matière étendue et mécanique — et montre que la coupure passe au mauvais endroit. L'intériorité ne commence pas avec la conscience : elle commence avec le métabolisme.
L'argument est d'une simplicité désarmante. Un organisme n'est pas identique à la matière qui le compose : ses atomes se renouvellent intégralement, sa forme persiste. Il est donc libre à l'égard de sa propre matière — première indépendance, inconnue de la pierre. Mais cette liberté a un prix immédiat : pour se maintenir, il lui faut sans cesse prélever dans le milieu. Il est libre de sa matière et dépendant du monde. Jonas appelle cela le besoin, et il y voit l'origine ontologique de tout souci.
Sur cette base, il ordonne des degrés croissants de liberté, chacun élargissant l'écart entre l'organisme et son environnement immédiat.
| Degré | Le trait | Ce qu'il ouvre |
|---|---|---|
| Métabolisme | Échange matériel continu. | La forme devient indépendante de sa matière. |
| Sensation | Réceptivité, irritabilité. | L'environnement devient un monde, porteur de significations. |
| Émotion | Appétit, faim, peur. | Une intériorité qui valorise sa propre persistance. |
| Mobilité | Déplacement autonome. | La distance à l'objet du besoin devient franchissable. |
| Rationalité | Représentation symbolique, langage. | Une conscience distanciée du monde matériel. |
L'intérêt de cette échelle, aujourd'hui, est qu'elle se laisse tester. Les travaux sur la bioélectricité des tissus décrivent des collectifs cellulaires qui mémorisent une forme cible, mesurent leur écart à cette forme et corrigent — soit exactement ce que Jonas décrit au premier degré. Le cas des xénobots se lit très bien comme une confirmation expérimentale d'une thèse écrite en 1966 sans aucune intention expérimentale.
Deux questions que le même mot recouvre
« Qu'est-ce que la vie ? » et « quel est le sens de la vie ? » se ressemblent en français au point qu'on les traite souvent ensemble. Ce sont deux questions de nature différente, et les confondre produit à coup sûr une mauvaise réponse.
- La question biologique
- Qu'est-ce qui est vivant ? Elle est factuelle. Elle porte sur des systèmes physiques, elle admet des cas-limites qu'on peut examiner, et elle progresse — lentement — par la recherche empirique. C'est l'objet de tout ce dossier.
- La question existentielle
- Que vaut une vie humaine, et pour quoi ? Elle est normative. Aucune expérience ne peut départager Aristote, Épicure, les stoïciens, les grandes traditions religieuses, Nietzsche, Sartre, Camus ou la philosophie analytique contemporaine, parce que ce ne sont pas des hypothèses rivales sur un même fait.
Le glissement le plus fréquent consiste à répondre à la seconde avec les moyens de la première : « la vie sert à transmettre ses gènes ». C'est une réponse biologique correcte à une question qui n'a pas été posée. La sélection naturelle explique pourquoi il existe des organismes qui se reproduisent ; elle ne fournit aucune raison de considérer que se reproduire soit ce qu'on doive faire.
Ce dossier s'en tient à la première question. Pour la seconde, exposée sans qu'aucune position n'y soit privilégiée, voir la page consacrée au sens de la vie du dossier voisin.