Avec la limitation des allocations de chômage à 24 mois — une première historique qui menace environ 184 000 personnes —, la Belgique abandonne l'un des derniers systèmes d'assurance-chômage illimitée de l'UE. Cette transformation s'inscrit dans une trajectoire néolibérale entamée en 1982, renforcée par les contraintes budgétaires européennes, et amplifiée par la capture corporatiste, la fracture numérique et la concentration médiatique.
Quarante ans de tournant néolibéral : de Martens à De Wever
La dépossession citoyenne s'enracine dans le virage amorcé en décembre 1981 par le gouvernement Martens V : dévaluation du franc belge de 8,5 %, gel des salaires et des prix, coupes dans les dépenses publiques. Le déficit atteignait alors 13 % du PIB, la dette cumulée 121 % du PIB.
La pression s'intensifie avec le Traité de Maastricht (1992), dont les critères de convergence contraignent le gouvernement Dehaene à lancer le « Plan Global » de 1993. En 2024, la Belgique est placée en procédure de déficit excessif par la Commission européenne — un levier directement invoqué par la coalition Arizona pour justifier l'austérité.
La coalition Arizona franchit un cap historique : chômage limité à 24 mois, gel des salaires à 0 % pour 2025-2026, 500 millions d'euros de coupes en soins de santé. En parallèle, les entreprises belges continuent de recevoir 16 milliards d'euros de subsides annuels.
L'emprise des lobbies : VOKA, le « vrai patron »
En 2010, Bart De Wever déclarait « VOKA is mijn echte baas » (« VOKA est mon vrai patron »). Selon Evelien Willems (UAntwerpen), « cette boutade contient plus de vérité qu'il n'y paraît ». L'ancien directeur général de VOKA, Philippe Muyters, est devenu directement ministre N-VA — un cas textbook de porte tournante.
Tom Schamp (UGent, 2016) a démontré que VOKA était l'organisation d'intérêt la plus influente lors des élections 2013-2014. De Tijd notait dès 2010 que « le programme économique de la N-VA ressemble à un copier-coller des rapports VOKA ».
La Belgique ne dispose d'aucune législation globale sur les périodes de refroidissement pour les politiciens quittant leurs fonctions pour le privé. Les cabinets ministériels constituent une spécificité belge : chaque ministre peut employer 30 à 40 collaborateurs.
Fracture numérique : 40 % des Belges en vulnérabilité
Le Baromètre de l'Inclusion Numérique 2024 (Fondation Roi Baudouin) révèle que 40 % de la population belge est en situation de vulnérabilité numérique. Cette réalité se décompose en : 8 % d'exclusion totale (non-utilisateurs), 18 % de sous-connexion (connexion inadéquate, équipement ou compétences insuffisantes) et 14 % d'utilisateurs à risque.
Les démarches administratives en ligne progressent : 62 % des e-services disponibles (2022), objectif 100 % d'ici 2030 (Digital Wallonia). Mais le taux de non-recours aux droits sociaux atteint 30 à 50 % selon les prestations.
Cinq familles contrôlent les médias belges
Le paysage médiatique est dominé par cinq groupes familiaux. La fusion Rossel-IPM annoncée en juin 2025 créerait un monopole de la presse quotidienne francophone. Comme le résume Médor : « En 2020, trois groupes de presse quotidienne existaient. En 2026, il n'y en aura plus qu'un. »
Le nombre de titres de journaux est passé de 48 en 1960 à 15 en 2016, les éditeurs indépendants de 34 à 5.
Les femmes en première ligne
Les données INAMI (2023) confirment : les femmes représentent 59 % des invalidités et 69 % des invalidités pour burn-out et dépression. La limitation du chômage à 24 mois frappe cette réalité genrée : 80 % des familles monoparentales sont dirigées par des femmes. Le Collecti.e.f 8 maars a qualifié l'Arizona de « déclaration de guerre contre les femmes ».
Conclusion
La Belgique de 2026 vit une accélération historique de la dépossession citoyenne. La coalition Arizona ne fait pas que prolonger quatre décennies de virage néolibéral : elle franchit des seuils jamais atteints. Les contre-pouvoirs existent mais sont sous pression systémique. La reconquête du pouvoir d'agir passera par la défense des derniers bastions de résistance institutionnelle — et par l'invention de nouvelles formes de solidarité.