Je ne suis ni juriste, ni politologue, ni militant encarté. Je suis ce qu'on appelle un citoyen moyen : je travaille, je paie mes impôts, je trie mes déchets, et tous les cinq ans environ, on me convoque pour glisser un bulletin dans une urne. C'est même obligatoire, chez nous. La Belgique est l'un des rares pays au monde où voter est un devoir légal. On pourrait croire que cette obligation traduit une haute idée de ma participation. J'ai fini par comprendre qu'elle traduisait surtout une haute idée de ma signature.
Car voilà ce que j'ai appris, à force de lire, de recouper, de m'étonner : mon vote ne choisit à peu près rien de ce qui compte.
Ce que je croyais, ce que j'ai découvert
Je croyais élire des représentants. La Constitution me le promet, noir sur blanc : l'article 42 dit que les députés représentent la Nation, pas leur parti, et l'article 33 que tous les pouvoirs émanent de la Nation. Dans la réalité, celui ou celle pour qui j'ai voté votera ensuite, au Parlement, ce que son parti lui dira de voter. La discipline de parti est quasi absolue. Les listes sont composées par les états-majors, les places éligibles distribuées avant même que je ne me prononce. Mon bulletin ne désigne pas un mandataire libre : il valide un ordre de préséance décidé sans moi. On appelle ça la particratie. Le mot n'apparaît dans aucun manuel scolaire que j'ai fréquenté, et pourtant il décrit le régime réel sous lequel je vis.
Je croyais aussi que les partis vivaient de leurs militants. J'ai découvert qu'ils vivent de moi. Environ 80 % de leurs recettes proviennent de dotations publiques — quelque 75 millions d'euros par an, un patrimoine cumulé qui a triplé en vingt ans pour dépasser 156 millions. Et qui contrôle l'usage de cet argent ? Une commission composée... de parlementaires des partis eux-mêmes. Les contrôlés se contrôlent. Les relevés de dons dorment dans des boîtes marquées « secret » au Parlement, inaccessibles au public. En Allemagne, tout don important est publié avec le nom du donateur. Chez moi, rien.
Je croyais enfin que l'administration servait l'État. J'ai découvert les cabinets ministériels : près de trois mille collaborateurs recrutés sans concours, sans examen, à la discrétion des ministres et de leurs partis, pour un coût réel dépassant les 200 millions d'euros par an — dont environ la moitié n'apparaît même pas dans les budgets officiels, parce que des fonctionnaires y sont « détachés à titre gratuit ». Les Pays-Bas fonctionnent sans cabinets. La France les a plafonnés à dix conseillers par ministre. Nous, non.
Pendant ce temps, en bas de l'échelle
On me dira : et alors ? Les partis se financent, les cabinets prolifèrent, mais la vie continue. Sauf que la vie, justement, ne continue pas pour tout le monde.
Pendant que les dotations sont versées automatiquement, indexées, garanties, les droits sociaux, eux, ne sont automatiques pour personne. Entre 37 et 51 % des personnes qui ont droit au revenu d'intégration ne le touchent pas. La moitié des personnes âgées pauvres éligibles à la GRAPA passent à côté. Jusqu'à 77 % des plus de 65 ans qui pourraient recevoir l'allocation de chauffage ne la reçoivent jamais. On appelle ça le « non-recours », un mot technique pour dire que l'État sait parfaitement organiser un guichet quand il s'agit de payer les partis, et beaucoup moins quand il s'agit de payer les pauvres.
Et l'ironie est cruelle : la fraude sociale, celle qu'on traque à grand renfort de contrôles, de croisements de fichiers et de discours martiaux, représente environ 0,3 % du budget de la sécurité sociale. L'énergie de l'État se déploie donc massivement contre les petits, pendant que des milliards de droits non versés dorment tranquillement — des économies silencieuses réalisées sur le dos de ceux qui ne savent pas, n'osent pas, ou ne rentrent pas dans les cases.
Moi, citoyen moyen, je suis sommé d'être en règle en permanence. Ma déclaration fiscale, mon domicile, mes revenus : tout est vérifiable, vérifié, sanctionnable. Le patrimoine de mes élus, lui, est déclaré sous pli fermé à la Cour des comptes, et détruit après cinq ans. Cherchez l'asymétrie.
Ce n'est pas moi qui le dis
Je pourrais passer pour un aigri de comptoir. Mais ce constat, ce ne sont pas les réseaux sociaux qui le dressent : c'est le GRECO, l'organe anticorruption du Conseil de l'Europe, qui épingle la Belgique depuis des années pour son refus persistant de réformer le financement des partis et la transparence de la vie publique. C'est la Cour des comptes qui documente l'opacité des cabinets. Ce sont des chercheurs d'universités belges qui décrivent une démocratie « à deux étages » : au premier, une façade impeccable — Constitution, élections libres, tribunaux indépendants ; au second, une mécanique qui neutralise méthodiquement tout ce que le premier étage promet.
Et les chiffres de la confiance suivent : à peine 8 % des citoyens font encore confiance aux partis politiques. Deux tiers des Belges estiment que la corruption est répandue. On s'étonne ensuite de l'abstention morale, du repli, du vote de colère. Mais qu'attendait-on ? Quand un panel de 60 citoyens tirés au sort formule, en 2023, 34 recommandations pour réformer le financement des partis, et que le Parlement les ignore intégralement, quel message m'envoie-t-on, à moi qui suis obligé par la loi de me déplacer pour voter ?
Ce que je demande
Je ne demande pas la révolution. Je ne crois pas que la Belgique soit une dictature déguisée — nos tribunaux condamnent l'État quand on les saisit, notre presse enquête quand elle en a les moyens, et c'est précieux. Je demande quelque chose de plus modeste et de plus radical à la fois : que les règles qu'on m'impose s'appliquent aussi à ceux qui les écrivent.
Que le financement des partis soit contrôlé par un organe indépendant, pas par les partis eux-mêmes. Que les noms des donateurs soient publics, comme ailleurs en Europe. Que les cabinets ministériels soient réduits, budgétés honnêtement, recrutés sur compétence. Que les droits sociaux soient versés aussi automatiquement que les dotations des partis — puisque la technologie qui croise mes données pour me contrôler pourrait tout aussi bien les croiser pour m'ouvrir mes droits. Et que le mandat libre inscrit dans la Constitution redevienne autre chose qu'une fiction juridique qu'on récite aux étudiants en droit.
En attendant, je continuerai à voter, puisque c'est obligatoire. Mais qu'on ne me demande plus de faire semblant de croire que c'est moi qui décide. La démocratie belge ne manque ni de textes, ni d'institutions, ni de rapports. Elle manque d'une seule chose : la volonté de ceux qui en profitent de la rendre à ceux qui la financent.
C'est-à-dire nous.
SOURCES — Rapports du GRECO et de la Cour des comptes ; loi du 4 juillet 1989 sur le financement des partis ; études fédérales TAKE et BELMOD sur le non-recours aux droits ; enquêtes du CRISP et travaux universitaires (ULB, KU Leuven, UCLouvain) ; Eurobaromètre 2024.