Malades de longue durée en Belgique : dossier complet sur la politique de pression croissante
La Belgique compte désormais 549.996 personnes en invalidité au 31 décembre 2024, soit une augmentation de 4,46% en un an et un doublement depuis 2008. Face à cette explosion des chiffres, le ministre Frank Vandenbroucke (Vooruit) a déployé depuis 2021 une politique de réintégration en quatre vagues successives, désormais durcie par le gouvernement Arizona.
L’objectif affiché est de ramener 100.000 malades de longue durée sur le marché du travail d’ici 2029, générant une économie de 1,9 milliard d’euros. Cette approche, qui quadruple les sanctions financières et impose des contrôles renforcés, suscite une opposition massive des syndicats, des mutuelles et du corps médical, qui dénoncent une “chasse aux sorcières” aux effets potentiellement délétères sur la santé des personnes concernées.
Les chiffres clés de l’invalidité en Belgique
Avant d’entrer dans le détail des réformes, voici les données essentielles à retenir :
| Indicateur | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Personnes en invalidité (2024) | 549.996 | INAMI |
| Augmentation annuelle | +4,46% | INAMI |
| Coût total annuel | 9 milliards € | SPF Santé |
| Objectif de retour au travail | 100.000 personnes | Gouvernement Arizona |
| Économies visées | 1,9 milliard € | Accord de coalition |
| Bénéficiaires intervention majorée (BIM) | 2,4 millions | INAMI |
Quatre vagues de réformes depuis 2021
Frank Vandenbroucke, ministre fédéral de la Santé et des Affaires sociales depuis octobre 2020, a structuré sa politique de “Retour au Travail” (ReAT) en quatre phases distinctes.
Première vague (2021) : création des coordinateurs ReAT
La première vague a créé les coordinateurs ReAT au sein des mutualités, passant de 40 en 2022 à environ 100 aujourd’hui. Ces coordinateurs ont pour mission d’accompagner les malades de longue durée vers une reprise d’activité.
Deuxième vague (janvier 2023) : contacts obligatoires et premières sanctions
La deuxième vague a instauré :
- Des contacts obligatoires avec le médecin-conseil aux 4e, 7e et 11e mois d’incapacité
- Une première sanction de 2,5% de réduction des indemnités pour non-coopération
Troisième vague (1er janvier 2026) : durcissement significatif
La troisième vague, entrée en vigueur sous le gouvernement Arizona, marque un tournant :
- Les certificats médicaux sont désormais limités à 3 mois maximum pendant la première année d’incapacité
- La sanction pour non-coopération passe de 2,5% à 10% de réduction des indemnités, soit un quadruplement
- L’absence non justifiée à une convocation du médecin-conseil entraîne la suspension complète des indemnités
- Les entreprises de plus de 50 travailleurs doivent verser une cotisation de solidarité de 30% de l’indemnité INAMI pour les 2e et 3e mois d’incapacité
Ce qui change au 1er janvier 2026 : La sanction passe de 2,5% à 10%. Une absence non justifiée suspend totalement vos indemnités.
Quatrième vague (2027+) : mesures encore plus restrictives
La quatrième vague, annoncée lors du conclave budgétaire du 26 novembre 2025, prévoit :
- Le premier certificat médical limité à 3 semaines maximum
- La cotisation de solidarité des employeurs étendue aux 4e et 5e mois d’incapacité
- Les personnes en invalidité devront renouveler annuellement leur demande de reconnaissance, sous peine de perte de l’indemnité
- L’objectif est de réexaminer 218.000 dossiers d’ici 2029, avec une prévision de 17% de sorties supplémentaires de l’incapacité
Le gouvernement Arizona accentue la pression
L’accord de coalition Arizona, conclu le 31 janvier 2025 entre la N-VA, le MR, le CD&V, Vooruit et Les Engagés, place la réduction du nombre de malades de longue durée au cœur de l’effort budgétaire.
Les déclarations des responsables politiques
Bart De Wever, Premier ministre, a déclaré :
“Les personnes en bonne santé et capables de travailler ne pourront plus bénéficier de systèmes trop avantageux.”
Georges-Louis Bouchez, président du MR, adopte la position la plus dure :
“Il faut aller plus loin en ce qui concerne les faux malades. Il y a des gens vraiment malades, qu’on doit aider, mais il y a des gens qui ne le sont pas.”
Les objectifs chiffrés de l’Arizona
La coalition vise :
- Un objectif de 80% de taux d’emploi pour 2029
- Une différence minimale de 500 euros entre travailler et ne pas travailler
- La suppression de l’enveloppe bien-être de 2,8 milliards d’euros qui servait à revaloriser les allocations les plus basses
Le “malus pension” pour les malades
Les périodes de maladie ne comptent plus pour la condition de carrière (35 ans/7020 jours) permettant la pension anticipée. Concrètement, être malade longtemps retarde l’accès à la pension anticipée.
Les BIM : une population vulnérable sous pression
Le nombre de Bénéficiaires de l’Intervention Majorée a atteint 2,4 millions de personnes en juin 2025, soit 21% de la population belge, contre 1,3 million dans les années 2000.
Qui sont les BIM ?
Cette augmentation de 400.000 personnes depuis juin 2020 reflète la précarisation croissante. Depuis octobre 2024, le statut est attribué automatiquement aux personnes isolées au chômage ou en incapacité depuis plus de 3 mois.
Un risque accru de basculer en invalidité
Les études de l’Agence Intermutualiste (AIM) et de l’INAMI révèlent que les BIM présentent un risque accru de 68% de voir leur incapacité se prolonger en invalidité. Cette population particulièrement vulnérable se trouve néanmoins soumise aux mêmes exigences de contrôle et de réintégration.
Les sanctions prononcées en 2024
En 2024, les mutuelles ont prononcé 112 suspensions d’indemnités pour non-présentation à un examen médical, dont 102 en Flandre. Selon les données consolidées, 10 à 12% des incapacités sont levées après contrôle par le médecin-conseil.
Témoignages : une souffrance psychologique amplifiée
Les personnes concernées décrivent des contrôles vécus comme humiliants et contre-productifs.
“J’ai été réellement choquée”
Une malade de longue durée pour dépression majeure témoigne :
“J’ai été réellement choquée par les propos du médecin de la mutuelle. En sortant de son bureau, je me suis demandée si je venais de voir un médecin ou un représentant d’Actiris ! Elle m’a dit que son job était de me remettre au travail ! Aucune écoute ni empathie. Quand je suis sortie, je pense que je devais aller encore plus mal face à ce type de pression.”
Les chiffres de la souffrance psychologique
Les statistiques confirment cette dimension :
- 36,9% des invalides souffrent de troubles psychosociaux
- Parmi eux, 66,4% sont affectés par une dépression ou un burn-out
- Les incapacités pour troubles mentaux ont augmenté de 44% en cinq ans
- 137.454 personnes concernées en 2023 pour un coût dépassant 2 milliards d’euros
- Les femmes représentent 69% des cas de burn-out et dépression
- Les moins de 30 ans connaissent la progression la plus forte (+21,6% en 2023)
Un cercle vicieux dénoncé par les mutuelles
Solidaris alerte :
“Générer du stress à l’aide d’un processus infantilisant et à caractère obligatoire ne peut qu’aggraver la santé des personnes concernées.”
Un front d’opposition inédit
L’opposition aux réformes transcende les clivages habituels. Le Conseil national du Travail et le comité de gestion de l’INAMI ont rendu un avis unanime contre tout mécanisme de sanction.
Position des syndicats
FGTB : “Les mesures ne mèneront pas aux économies espérées, mais ne feront qu’augmenter le nombre de malades de longue durée.”
CSC : Met en garde contre “toute pression supplémentaire sur les personnes qui ne sont pas en mesure de travailler”.
Position des mutuelles
François Perl, directeur de Solidaris :
“Une machine à licencier. Notre mutualité ne sera en aucun cas complice d’un dispositif gouvernemental qui, pour des raisons purement budgétaires et idéologiques, vise à reléguer au rang de détail la question de la santé de citoyens malades.”
Élise Derroitte, vice-présidente de la Mutualité chrétienne :
“Il y a un vrai risque de responsabiliser uniquement le patient alors que le patient est dans une situation où il entre en incapacité de travail parce qu’il est en situation de maladie.”
Position des médecins
Dr Paul De Munck (GBO/Cartel) :
“On ouvre la porte à une forme de chasse aux sorcières. Dans quel pays vit-on ? On ne peut pas dresser les patients contre les médecins.”
L’ABSyM (syndicat des médecins) a déposé un préavis de grève le 7 juillet 2025, affirmant que “faire grève n’est pas courant chez les médecins, mais c’est devenu le moyen ultime”.
Mobilisations sociales historiques en 2025-2026
L’année 2025 a été marquée par des mouvements sociaux d’une intensité exceptionnelle.
| Date | Événement | Participation |
|---|---|---|
| 13 février 2025 | Manifestation nationale | 100.000+ personnes |
| 14 octobre 2025 | Manifestation nationale | 80.000-140.000 personnes |
| 24-26 novembre 2025 | Trois jours de grève | Grève générale interprofessionnelle |
| Janvier 2026 | Grève rail + marche citoyenne | 5 jours de grève |
Mathieu Verhaegen (FGTB) résume :
“Ils sont en train de tuer tout ce qui fait le socle de notre société ! Quand ils sont vieux, les travailleurs ont besoin de leurs pensions. Quand ils sont malades, de l’assurance maladie. Or l’Arizona s’attaque justement à tout cela.”
Les leçons des modèles étrangers
Le débat belge fait régulièrement référence aux expériences néerlandaise, britannique et suédoise.
Le modèle néerlandais : responsabilisation des employeurs
Le modèle néerlandais repose sur une responsabilisation forte des employeurs qui doivent payer le salaire pendant 2 ans d’incapacité (contre 1 mois en Belgique).
Résultats :
- Chute de 35% des demandes d’invalidité après la réforme
- Mais : 50% des invalides partiels restent sans emploi
- Les personnes handicapées rencontrent “plus de difficultés à trouver du travail”
Le modèle britannique : un contre-exemple dramatique
Le Work Capability Assessment (WCA), introduit en 2008, constitue un contre-exemple majeur. Une étude publiée dans le Journal of Epidemiology and Community Health a documenté, pour la période 2010-2013 :
- Environ 590 suicides supplémentaires
- 279.000 cas de problèmes de santé mentale additionnels
- 725.000 prescriptions d’antidépresseurs supplémentaires
Le système est jugé “intrinsèquement nuisible et inefficace” et fait l’objet d’un projet d’abolition.
Attention : Le modèle britannique, parfois cité en exemple, a causé des centaines de suicides supplémentaires selon les études scientifiques.
Comparaisons internationales : prudence requise
Comme le souligne La Libre, “aucune statistique européenne harmonisée ne permet une telle comparaison” et “les définitions d’invalidité varient entre pays, rendant les comparaisons fragiles, voire trompeuses”.
Les causes structurelles ignorées
Les données statistiques révèlent que l’explosion des maladies de longue durée est liée à des facteurs structurels peu adressés par les réformes.
Répartition des pathologies
- 36,9% : troubles mentaux
- 31,7% : troubles musculo-squelettiques
- Ces deux catégories sont étroitement liées aux conditions de travail
Facteurs démographiques
- Le relèvement de l’âge de la pension a provoqué une hausse de 48,8% des malades longue durée chez les 60-64 ans
- Les femmes représentent 60% des invalides
- Les ouvrières connaissent un taux d’incapacité de 19,6% contre 11,2% pour l’ensemble des salariés
L’incohérence politique dénoncée
La FGTB dénonce une incohérence : d’un côté, la responsabilisation accrue des malades ; de l’autre :
- La réduction des analyses de risques en entreprise
- La suppression des régimes de métiers lourds
- La flexibilisation du travail (travail de nuit, annualisation du temps de travail)
L’efficacité réelle des trajets de réintégration
Les données disponibles sur les résultats des politiques de réintégration sont parcellaires.
Quelques chiffres positifs
- En 2023, 96.520 personnes ont obtenu une autorisation de reprise partielle du travail, contre 43.383 en 2017
- Le baromètre ReAT indique que 46,85% des reprises partielles aboutissent à une reprise complète
Les chiffres qui interrogent
- Une absence de 3 à 6 mois réduit de moitié la probabilité de retour au travail chez le même employeur
- 65% des trajets de réintégration demandés par l’employeur sont arrêtés pour raisons médicales
- En 2017, 72% des décisions de trajets de réintégration se sont soldées par un licenciement pour force majeure médicale (“C4 médical”)
- Les mutuelles disposent de seulement 318 médecins-conseils pour suivre plus de 500.000 malades
Conclusion : efficacité budgétaire vs protection sociale
Les réformes belges concernant les malades de longue durée cristallisent un conflit fondamental entre logique budgétaire et protection sociale.
Le gouvernement Arizona affiche un objectif clair de réduction des dépenses d’invalidité, estimées à plus de 9 milliards d’euros en 2024. De l’autre côté, syndicats, mutuelles et professionnels de santé alertent unanimement sur les risques d’une approche punitive.
Le consensus scientifique et professionnel, y compris celui du Conseil national du Travail belge, établit que les sanctions sont contre-productives et que l’accompagnement bienveillant, la prévention et l’amélioration des conditions de travail constituent les leviers les plus efficaces.
Comme le résume Caroline Désir (PS) :
“Avec votre projet, vous venez renforcer les sanctions, les obligations et la pression administrative des médecins. Comme si finalement faire culpabiliser les malades et leur mettre plus de pression pouvait les guérir.”
La réponse à l’explosion des maladies de longue durée se trouve peut-être moins dans le contrôle des malades que dans l’examen des conditions qui les rendent malades.
Articles connexes
- Réforme Vandenbroucke 2026 : ce qui change concrètement
- Convocation médecin-conseil : vos droits
- BIM et maladie longue durée : double peine ?
- Glossaire : INAMI, ReAT, BIM, invalidité…
Dernière mise à jour : 30 janvier 2026. Sources : INAMI, SPF Santé, FGTB, CSC, Solidaris, Mutualité chrétienne, RTBF, La Libre, DHnet.